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Sermon Pronocé par le Rev. Dr. P. C. Gauthier

Newspaper: 
Year: 
1902
Month: 
8
Day: 
21
Article Title: 
Sermon Pronocé par le Rev. Dr. P. C. Gauthier
Author: 
Rev. Dr. P. C. Gauthier
Page Number: 
4
Article Type: 
Language: 
Article Contents: 

SERMON PRONONCE PAR LE REV. DR. P. C. GAUTHIER
A l'Eglise de Tignish, le 15 Août, à l'occasion de l'Assomption,
Jour de la Fete Nationale des Acadiens.

"Louons ces hommes pleins de gloires qui sont nos pères et dont nous sommes la race." Ecel. C. 44 V. I.
Mes chers Frères et Compatriotes :—

Nous sommes assemblées ce matin dans l'enceinte de ce magnifique temple pour célébrer en union avec tout le monde chrétien le glorieux triomphe de Marie notre Mère. Aujourd'hui, l'église nous montre Marie transportée en corps et en âme au plus haut des cieux, glorifiée comme ne l'a été aucune créature, couronnée par son Divin Fils, Reine du ciel et de la terre. Tel est le glorieux, le magnifique spectacle qui réjouit aujourd'hui le cœur du chrétien, fait palpiter son âme d'espérance et d'amour. Mais si le jour de l'Assomption est une grande source d'allégresse pour tout l'univers catholique, nous Acadiens, nous avons un motif tout spécial de nous réjouir, car cette glorieuse fête est la fête de notre patronne, notre fête nationale, le mémorial de la résurrection de notre race. Aujourd'hui, donc, la religion et la patrie s'unissent, se donnent la main, pour remuer, pour toucher plus profondément nos cœurs, pour réchauffer en nous ce patriotisme chrétien qui seul doit nous inspirer dans nos luttes, dans nos efforts pour le bien-être et l'avancement de notre petit peuple. Mais, M. F., que devons nous entendre par le patriotisme chrétien, par ce patriotisme qui doit animer nos cœurs, être la vie, l'âme, la force motrice de toutes nos actions, de toutes nos démarches dans l'intérêt de la patrie? De nos jours pour bien des gens le patriotisme n'est plus qu'un vain sentiment qui n'importe aucun devoir. Pour eux c'est une chose qui n'est à la mode que dans certaines grandes circonstances. Alors ils pérorent, ils parlent bien haut de l'amour de la patrie, du patriotisme, sans en bien connaître la nature et sans s'occuper aucunement des devoirs que cet amour impose.

Le patriotisme est un sentiment naturel. Dieu qui a créé la famille a aussi créé la patrie. Les chaines des hautes montagnes, les rivages des mers et des fleuves, dans sa pensée, devaient en être les bornes, les limites. L'analogie de caractères, la communauté des intérêts, l'identité de coutumes et de langage sont les principaux liens de son unité. L'œuvre de Dieu serait restée incomplète s'il ne nous en avait pas inspiré l'amour. Sentiment naturel et par conséquent universel, le patriotisme habite sous toutes les latitudes. L'Arabe aime son désert et ses sables brûlants, l'Ecossais ses bruyères et ses montagnes, l'Indien ses forêts et ses savanes, l'Esquimaux ses neiges et ses glaces. Partout et dans toutes les langues on a donné à la patrie le plus tendre des noms, le doux nom de mère, A le bien prendre, le patriotisme est l'un des plus tendres, des plus touchants épanouissements du cœur humain. C'est une extension de la piété filiale. Il s'éclaire à la lumière de la raison, il s'enflamme aux lumières de la foi. Ses racines dans nos plus profondes affections sont multiples. La patrie est la mère de notre sang, le foyer de nos aïeux, le théâtre d'une longue histoire écrite par les luttes et les exploits de nos pères. La patrie c'est la terre où nous trouvons l'impression toujours vivante qu'y ont laissée les pas de nos amis. Terre qui fut le témoin de nos premières émotions, elle est aussi la région de nos plus doux souvenirs. Elle nous rappelle notre berceau, et notre baptême, les délicieux genoux de nos mères, les douces amitiés de notre jeunesse, le clocher de notre village. Elle est le lieu où s’accomplissent nos destinées temporelles et où se préparent nos destinées éternelles. Elle est le sol béni où reposent les cendres de nos ancêtres et où nous aussi nous dormirons notre dernier sommeil. Voilà ce qu'est la patrie. L'Acadie, notre patrie à nous, a des titres plus légitimes encore à l'amour, et à l'affection de ses enfants. L'Acadie, c'est cette terre consacrée par le sang de nos pères, arrosée, fertilisée par leurs larmes et leurs sueurs. C'est le théâtre où s'est déroulé le triste et poignant drame de leur malheurs :—drame à jamais mémorable et sans exemple dans l'histoire;—drame sublime par sa cruauté—drame qui précipita tout un peuple dans l'exil-exil cruel et sans fin. Voilà ce qu'est l'Acadie pour nous Acadiens. Aujourd'hui souvenons-nous; rappelons à notre mémoire les riches traditions de vertus, de dévouement, d'héroïsme qui forment l'incomparable patrimoine que nous ont légué nos pères—patrimoine dont nous sommes les légitimes héritiers et maintenant les paisibles possesseurs.

L'amour de la patrie triomphe de toutes les passions, il résiste à tous les intérêts, il ne se laisse vaincre par aucun obstacle. Le paganisme même a connu cet amour. C'est ce sentiment qui a inspiré les chants impérissables et sublimes d'Homère, les mâles accents, les éloquents et magnifiques discours de Cicéron et de Démosthène. Horace et Virgile lui ont consacré les plus beaux vers d'une poésie noble et majestueuse. Et combien de héros cet amour n'a-t-il pas engendrés? Dans combien de luttes ne s'est-il pas manifesté! Que de brillantes victoires n'a-t-il pas remportées! Cependant le patriotisme païen est étroit, exclusif, et cruel. L'empire Romain après ses brillantes conquêtes comptait plus d'esclaves que de citoyens. Le cri du paganisme était “malheur aux vaincus”. Le patriotisme chrétien a d'autres caractères. Sa sphère n'est pas étroite. Il a appris à l'école du Christ que les peuples rachetés sont tous frères et que si la patrie a des limites, la charité n'en a pas. L'incontestable supériorité du patriotisme chrétien est due à la vulgarisation des idées morales, aux mœurs douces et aux influences de l'évangile qui à civilisé le monde.

Cette supériorité du patriotisme chrétien est un fait mille fois démontré. On le sait, la grâce ne détruit point la nature, elle l'ennoblit, elle n'en diminue point les forces, elle les augmente, elle ne met pas le cœur à l'étroit, elle le dilate, elle n'en éteint pas les douces flammes, elle les active. Le christianisme a fait du patriotisme un devoir sacré. S'en dispenser serait un crime, car le culte de la patrie est présent par la loi divine. La religion et la patrie ont donc toutes deux des droits à notre amour; cependant quand il s'agit de choisir entre Dieu et la patrie, tout en demeurant vrai patriote, il faut renoncer à la patrie, pour toujours, s'il le faut, et s'attacher à Dieu. Que nos pères, dont cette fête nous rappelle à la fois les touchants et glorieux souvenirs l'avaient bien comprise cette doctrine! Ces héros, ces glorieux confesseurs ne craignent pas d'affronter l'exil, la mort même plutôt que de renoncer à leur foi, plutôt que d'imposer silence à la voix de leur conscience et de se déshonorer en prêtant un serment inique et pervers. Vainement on a multiplié les menaces. Les voyez-vous ces héros acadiens allant au martyre les chants sur les lèvres-au martyre, dis-je, car y a-t-il eu de martyre plus cruel que celui qu'ils eurent à subir? Ils se dirigent vers la grève où les attendent les vaisseaux qui doivent les conduire en exil, exil je le répète, sans exemple dans l’histoire, exil long et douloureux. Il leur faut abandonner, peut-être pour toujours leur chère Acadie où ils ont goûté de si douces joies, de si innocents plaisirs. Ah! qu'ils l'aiment leur chère Acadie, mais l'amour de la patrie doit céder à l'amour de la religion, à l'amour de Dieu. Comme ils ont servi la patrie sans compter avec le danger, de même ces généreux confesseurs entendent souffrir l'exil, la mort même, s'il le faut, pour attester leur foi. Quelle foi inébranlable! Quels ancêtres furent les nôtres! Oui, honneur à nos pères! Honorons leur mémoire, niais surtout travaillons à imiter leurs vertus, O Marie, douce patronne, rendez-nous ces saintes ardeurs, ces saintes énergies de la foi avec lesquelles nos pères ont confessé leur Dieu; faites que nous soyons toujours prêts à tout souffrir, à tout sacrifier ici-bas pour nous assurer un bonheur éternel dans le ciel.

Notre grand modèle du patriotisme chrétien M. F. c'est Notre Seigneur Jésus-Christ lui-même. Exemplaire, accompli de toutes les vertus sociales, il ne s'est pas borné à remplir les devoirs de fils et d'ami, de docteur et de rédempteur, il s'est aussi montré parfait citoyen. Dès son entrée dans le monde il s'incline devant le pouvoir temporel de César Auguste. Plus tard; il prêche cette grande maxime de la constitution chrétienne : “Rendez à César ce qui appartient à Cesar et à Dieu ce qui appartient à Dieu” L’univers entier est sans doute l’objet de ses tendresses, mais il a pour sa nation un amour de préférence, un amour de prédilection. Il le manifeste cet amour en toute occasion. A la veille de consommer son sacrifice, profondément touché des malheurs qui menacent sa patrie, il ne peut contenir ses larmes. Au milieu des acclamations du peuple et des ovations qu'il en reçoit, il pleure sur la ville de Jérusalem. Lorsqu'il monte au Calvaire, moins ému des indignes outrages dont il est l'objet que des fatales conséquences qu'ils appellent sur sa patrie, il dit aux femmes attendries qui le suivent : "Filles de Jérusalem, ne pleurez point sur moi; pleurez plutôt sur vous et sur vos enfants." Enfin il meurt pour sa patrie sur l'arbre de la croix comme le soldat vaillant sur le champ de bataille. Il meurt pour tous, il est vrai, mais il donne à sa nation une part exceptionnelle des mérites de son immolation. Il veut que son évangile soit annoncé d'abord à sa race, a cette race ingrate qui s'est abreuvée de son sang, à cette race qu'il avait rendue témoin de ses vertus et de ses miracles, et à laquelle il avait réservé les honneurs de la maternité divine et de l'apostolat. Tel est le caractère du patriotisme chrétien. Aucune ingratitude ne le décourage, aucune considération humaine ne peut l'affaiblir, aucun intérêt ne peut le compromettre, aucun obstacle ne saurait en comprimer les élans. Ses lois sont inviolables et sacrées. La félonie quelle qu’en soit la forme est un crime inexcusable devant Dieu et devant les hommes.

La religion, M. F., est donc la fondation, la base du vrai patriotisme, du patriotisme chrétien. L'amour de la langue maternelle et l'amour du lieu de sa naissance sont les liens qui en rendent l'édifice stable, ferme, capable de résister à tous les vents, à tous les orages et à toutes les tempêtes que nous sauraient susciter contre elle un fanatisme outré et la haine de l’ennemi. Le vrai patriote est donc celui qui aime sa foi, sa langue et le lieu de sa naissance.

Sommes-nous de vrais patriotes, nous acadiens de l’Ile S. Jean? D’abord, aimons-nous notre foi? Notre foi Dieu en soit béni et loué nous y tenons toujours, mais peut-être n’est-elle pas aussi vive, aussi ferme, aussi héroïque que chez nos pères. Peut-être n’avons-nous pas pour la religion et ses ministres tout respect tendre et filial que nous avaient légué nos aïeux.

Sommes-nous de vrais patriotes? Aimons-nous comme nous devrions l'aimer, et comme elle le mérite notre langue maternelle, cette belle langue de Bossuet, de Fénelon, de Corneille, de Racine et de Molière? Non, mille fois non! Si nous l’aimions ainsi nous ne reculerions pas devant n' importe quel sacrifice pour la conserver, pour l'apprendre à nos enfants. Si nous l'aimions comme nous devrions l’aimer cette belle langue on n'entendrait pas si souvent des Acadiens entre eux, même en famille, parler une langue étrangère. Malheur à l'Acadien qui méprise, qui cesse d'aimer la langue dans laquelle il a appris à prononcer sur les genoux de sa mère le saint nom de Dieu et le doux nom de Marie, car il a déjà brisé par le fait même un des liens les plus forts qui l’attachaient à la foi et au pays de ses pères. La langue française, le doux parler de la vieille France, est bien cette langue dont les suaves accents ont me souvent fait vibrer nos âmes des émotions les plus patriotiques et les plus saintes. C’est dans cette langue que nous avons appris pour la première fois, à appeler Dieu notre père et Marie notre mère. C’est dans cette langue que nos parents nous ont transmis leurs premières leçons et leurs dernières volontés. Or, une langue étrangère détruit le culte des souvenirs. Voilà ce qui explique un fait maintes fois constaté. C’est que l’oubli, le mépris de la langue maternelle mène presque toujours chez nous au mépris et à l’oubli de la foi des aieux. En effet, l’homme, même dans sa vie spirituelle, ne vit pas seulement du présent et des espoirs de l’avenir, mais il se nourrit encore des souvenirs du passé. Enfin aimons-nous le lieu de notre naissance? L’amour du lieu de sa naissance impose au vrai citoyen bien des devoirs bien des sacrifices. Aimer le lieu de sa naissance c’est aimer son foyer, sa famille, ses enfants, ses compatriotes, ses usages et ses coutumes. Aimons-nous le lieu de notre naissance? si nous l’aimions, est-ce qu’on verrait cette expatriation plus douloureuse et plus déplorable que ne le fut celle de 1755 car elle est coupable et honteuse? Aimons-nous le lieu de notre naissance? Si nous l’aimions de cet amour qui nous fait un devoir sacré de travailler la main dans la main à l’avancement de notre race, est-ce qu’on aurait à déplorer ces divisions qui font notre honte et la joie de nos ennemis? Aimons-nous le lieu de notre naissance? Dites moi où en sommes-nous en matière d’éducation de nos enfants? Sous ce rapport marchons-nous de front avec nos concitoyens d’autres nationalités? Non, mes Frères. Il nous faut l’avouer, quelque pénible qu’en soit l’aveu, il y a certainement négligence, et négligence criminelle, apathie coupable de la part de bien des nôtres quand il s’agit de l’éducation de leurs enfants. Nous nous plaignons et avec raison que nos droits sont méconnus, mais ne savons-nous pas que l'éducation c'est la force, c'est le pouvoir, c'est l'arme puissante et invincible qui va nous gagner la victoire dans les luttes et les combats de la vie, que l'éducation est le moyen le plus sûr, le plus efficace que nous ayons pour faire prévaloir nos justes réclamations et pour revendiquer nos droits? Certes, nous ne manquons pas d'intelligence. Quant aux talents naturels nous ne le cédons en rien à nos frères d'autres races. C'est donc un devoir et un devoir sacré pour nous de cultiver, de faire valoir ces talents que Dieu nous a confiés. Nos propres intérêts, les intérêts de la patrie demandent, réclament cette cultivation, cette éducation chez nous, du cœur et de l'intelligence. A ce prix et à ce prix seulement pouvons-nous espérer de gagner l'estime, la considération, et le respect de nos concitoyens; à ce prix et à ce prix seulement pouvons-nous espérer de prendre une place et une place honorable au soleil des nations.

Oui, M. F. soyons de vrais patriotes. Aimons d'un amour profond et sincère, notre foi, notre langue et le lieu de notre naissance. Aimons nos foyers, aimons cette douce vie de famille, cette tendre familiarité, cette piété filiale, cette simplicité de mœurs qui doivent toujours y régner. Ne reculons devant aucun sacrifice pour procurer à nos enfants une éducation pratique. Soyons unis, travaillons tous avec zèle et courage pour l’avancement de notre race. Que notre devise soit, "RELIGION ET PATRIE; notre cri de ralliement, "POUR DIEU ET NOTRE CHERE ACADIE".

Mes Frères, avant de quitter ce temple, au pied des saints autels, souvenons-nous de la France, pays de nos pères. Demandons à Marie ne pas abandonner cette terre bien-aimée de laquelle on put dire jadis : ROYAUME DE FRANCE, ROYAUME DE MARIE.

O France, Dieu, Marie et l'Eglise t'avaient faite si grande, si heureuse! Que te reste-il de cet éclat éblouissant? Au dix-septième siècle tu étais l'école et le centre de toutes les gloires. L’univers entier se recueillait pour T’admirer. Terre féconde où les prodiges de la foi alors si vive étaient plus nombreux que les étoiles du firmament, comment te reconnaître à l'heure présente? Il est temps, fille du fier Sicambre, de baisser la tête devant le Christ en brûlant l'impiété que tu adores et en adorant la croix que tu as abandonnée. Oui M.F. prions pour la France. Prions aussi notre Reine et notre Patronne d'intercéder auprès de son Divin Fils, afin qu'il daigne répandre ses grâces et ses bénédictions sur nous, sur nos enfants et sur notre cher pays. Ainsi-soit-il.