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Pourquoi nous Voulons Rester Acadiens

Newspaper: 
Year: 
1902
Month: 
4
Day: 
10
Article Title: 
Pourquoi nous Voulons Rester Acadiens
Author: 
Pascal Poirier
Page Number: 
3
Article Type: 
Language: 
Article Contents: 

Pourquoi nous Voulons RESTER ACADIENS

Nous publions ci dessous la lettre que l’hon sénateur Poirier adressait dernièrement à la Presse de Montréal, en réponse à quelques observations de ce Journal, allant à blâmer les Français des Provinces maritimes qui semblent, selon lui, demeurer trop fidèles à vouloir conserver leur titre d'Acadiens.

Monsieur le Rédacteur de “La Presse”

Dans un premier Montréal, paru le 15 du courant et intitulé : "Les Canadiens français et le recensement," je trouve le passage suivant :

“Les Acadiens ne veulent pas se dire et ne se disent pas Canadiens. Pour eux ils n’habitent pas précisément le Canada; leur pays c'est l'Acadie. Ils sont Acadiens ou Français. Ils n'ont aucune objection à se dire Acadiens ou Français, mais Canadiens ou Canadiens français, jamais. Le Canada pour eux est un pays tout aussi étranger que la Louisiane. Ils vont au Canada comme ils vont aux Etats-Unis. Et le Canada pur eux se borne à la province de Québec, etc.”

Nous voulons bien croire, Monsieur le Rédacteur, que vous ne prenez pas ce ton presque malveillant, dans l'intention de nous nuire; il n’en demeure pas moins vrai que de pareils écrits nous aliènent la sympathie de vos lecteurs, lesquels, après vous interprètent comme hostiles aux Canadiens français des actes pourtant bien naturels. Permettez nous de le regretter.

Si nous n’avons, comme vous le dites, “aucune objection” à nous dire, “Acadiens ou Français,” ce n’est certainement pas parce que nous sommes très bien en Acadie, et que notre pays, depuis que nos ancêtres ont quitté la France, au commencement du 17 e siècle, a toujours été l’Acadie. C’est apparemment aussi pour cette raison, et pour mille autres que nous ne nous appelons “jamais” Canadiens français, nom que nous aimons, pourtant, a l’égal de celui de frère.

On peut à Montréal estimer que c’est un malheur pour nous d’être des acadiens et de nous souvenir de la France. Nous, nous pensons différemment. Nous mettons même quelque fierté à porter aussi haut que nous le pouvons un nom que nous tenons de Dieu; qui nous rappelle, il est vrai, un passé d'humiliations de luttes et de souffrances, mais que nous aimons quand même; un nom que de fortes âmes, de grands chrétiens ont confessé en même temps que leur foi; nom qui nous vaut, aujourd'hui encore d'être, en certain lieu, regardés avec un grand mépris.

D'ailleurs, de quel droit nous appellerions nous Canadiens français, ou Louisianais, puisque, aussi bien, vous faites vous-même ce rapprochement?

Ce n'est que depuis 1867 que les Acadiens sont devenus des Canadiens français, nous l’étions en même temps que vous et à l’égal de vous, bien longtemps avant cette date-là. Si la “puissance” avait, à son baptême reçu le nom d'Acadie au lieu de Canada, ce qui aurait bien pu arriver, auriez vous été prêts à abandonner votre beau, glorieux nom de canadiens français, pour vous appeler des Acadiens-français ou des Franco-Acadien? Assurément non, et vous auriez eu mille fois raison. Pourquoi avons-nous tort? Le nom est un héritage sacré, et il n’y a que les renégats et les lâches qui le troquent ou qui en rougissent.

Si nous abandonnions demain notre nom, sur quoi nous appuierons-nous pour demeurer français? Avec notre nom disparaîtrait bientôt le souvenir de nos aïeux; et le reste de notre héritage, notre foi, s’en irait par le même chemin.

Nous deviendrions, par la langue, des Anglais, d'abord; puis, ensuite, petit à petit, des protestants : des Canadiens, si vous préférez le mot Est-ce désirable, et est ce bien cela que vous voulez?

Non, tout en demeurant de loyaux sujets anglais et de vrais citoyens canadiens, nous aspirons, en même temps, à rester ce que nous sommes aujourd’hui, ce que nous étions hier : des Acadiens catholiques et français. Avec cela, canadiens, tant que vous voudrez.

Nous voulons de cette manière— et c'est la seule que nous croyons efficace— travailler à vos côtés à perpétuer, à répandre “l'âme” de la France de ce côté-ci de l'Atlantique; et cela sans faire bande à part, sans bonder, sans nous isoler de personne, des Anglais pas plus que les autres.

Nous n'avons pas à nous plaindre des Anglais protestants, aujourd’hui; ils nous laissent faire et ne trouvent pas mauvais que nous essayions, selon nos moyens, de nous relever. Notre nom d'Acadien même ne les offusque pas.

Le Canada est assez grand, n'est-ce pas, pour que tous, surtout ceux du même sang, y puissent vivre paisiblement, côte à côte, chacun à sa façon, sans pour cela se porter ombrage les uns aux autres.

Les Bretons vivent très bien à côté des Normands, sur le territoire de France, dans l'unité française. Pourquoi les Canadiens et les Acadiens ne feraient ils pas de même sur le sol du Canada? Ils n'auraient rien à y perdre, et trouveraient beaucoup à y gagner.

Pour qu'une union si naturelle puisse donner ses meilleurs résultats, il est nécessaire que les relations entre nous tous soient invariablement cordiales, et les procédés toujours courtois, ou pour le moins corrects.

Parce que vous êtes forts et au dessus de vos affaires, il n'est peut-être pas nécessaire que vous nous disiez, lorsque nous nous désaltérons, sans bruit, dans le courant bien au-dessous de vous, que "le Canada est pour nous un pays tout aussi étranger que la Louisiane"; que nous allons au Canada comme nous allons aux Etats Unis," Ou bien encore; "que le Canada pour nous se borne à la province de Québec."

Non, nous ne sommes pas nous-mêmes tout à fait aussi bornés. Nos paysans savent tout aussi bien que d'autres de qui et de quoi se compose le Canada. Ils ne sont ni des sots, ni grossiers ignorants; si vous ne m'en croyez pas sur parole, prenez la peine, Monsieur le Rédacteur de "La Presse," de leur faire l'honneur d'une visite, chez eux, dans leurs humbles maisons, où vous serez très bien reçu, au reste, en votre qualité d’hôte et surtout de Canadiens-français.
Vous constaterez d'abord qu'il n'y a pas chez eux de préjugés, ni contre les Français de France, ni contre les Français du vieux Canada. Ensuite, vous vous apercevrez, en les interrogeant, qu'ils savent très bien que Canada ne se “borne pas à la province de Québec”

Main le persifflage, je vous confesse qu’ils ne l’aiment guère. Quand il tombe de la bouche ou de la plume d’un ennemi, ils le ressentent; quand c’est un Français ou un Canadien, c’est-à-dire un ami, un frère, qui le leur [mot illisible], ils s’en affligent.

Croyez, Monsieur le Rédacteur, à l’assurance de mes sentiments très distingués.

PASCAL POIRIER

Ottawa, 18 mars 1902