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Les anciens missionnaires des Acadiens et des sauvages

Newspaper: 
Year: 
1896
Month: 
5
Day: 
7
Article Title: 
Les anciens missionnaires des Acadiens et des sauvages
Author: 
Placide P. Gaudet
Page Number: 
2
Article Type: 
Language: 
Article Contents: 

LES ANCIENS MISSIONNAIRES DES ACADIENS ET DES SAUVAGES

Réplique au professeur Hind

M. le professeur Henry Youle Hind, de King's college, Windsor, un des membres de la Société Historique de le Nouvelle-Ecosse, est un chercheur. Il possède à n’en pas douter de vastes connaissances sur les anciennes annales du pays. Il est regrettable toutefois de constater qu’un homme aussi érudit soit devenu visionnaire sur ses vieux jours. Il est en effet hanté de l’idée que le Séminaire des missions Etrangères à Paris, dans la première moitié du dix-huitième siècle n’a été qu’une institution où, sous le manteau de disciples de Jésus-Christ, on formait des “prêtres militants” autrement dit des janissaires pour assassiner les gouverneurs britanniques en Acadie, et détruire et égorger, au moyen des sauvages dont ils devenaient les missionnaires, les garnisons anglaises d’Annapolis et de Canseau. Cela paraît incroyable, et, cependant le cerveau du professeur Hind, docteur en-lettres, sur la science et l’expérience duquel on devrait compter, a conçu une telle absurdité! Il suffit pour s’en convaincre de prendre connaissance du rapport que publie un récent numéro du Halifax Herald d’une étude lue à une dernière séance de la Société Historique à Halifax et écrite par le professeur. Elle a pour titre : Gleanings from Acadian History. En lisant ce compte-rendu, on se demande si on rêve, si le docteur parle sérieusement, car il est impossible qu’un homme sain d'esprit ose ainsi risquer sa réputation à la risée des personnes sensées et exemptes de préjugés. Le professeur Hind se fait vieux, la sénilité en est peut-être la cause, c’est la manière la plus charitable de s’expliquer ses fantaisistes élucubrations.

Ses écrits antérieurs nous l’ont fait connaître comme apologiste des auteurs du drame de 1755 et démolisseur des données historiques. Le suave et sympathique auteur d’Evangéline, le poète américain Longfellow, n’a pas même échappé à ses traits enfiellés. Mais son idée fixe, celle qui le hante jour et nuit et lui fait éprouver des cauchemars incessants, ce sont les anciens missionnaires des Acadiens et des Sauvages. Il leur attribue tous les crimes imaginables même le meurtre et les rend solidaires de la cause de l’expulsion des Acadiens. C’est la thèse qu’il a entrepris de prouver dans sa dernière étude avec des documents qu’il interprète à sa façon.

N’ayant pas digéré sans doute la correction méritée que lui avait appliquée au commencement de l’année 1890, M. l’abbé Casgrain dans les colonnes du Moniteur Acadien et du Halifax Herald, il saisit l'occasion de soulever une nouvelle discussion.

L’auteur d'Un Pèlerinage au Pays d’Evangéline dans un de ses ouvrages en parlant d’une pièce importante, trouvée par le Dr. Brown dans les papiers du Conseil d’Halifax et faite par le juge Morris, a dit: “Cette description a été publiée dans un des rapports de la Société Historique de la Nouvelle-Ecosse, d’après les manuscrits du Dr. Brown; mais cette Société a agi, relativement à cette pièce, absolument comme le compilateur des Archives de la Nouvelle-Ecosse, c’est-à-dire qu’elle a laissé dans l’ombre tout ce qu’il y a de compromettant.”

Cette accusation grave et fondée contre Aikins et les membres de la Société Historique, à la suite d’une conférence faite le 10 décembre 1889 par le même professeur Hind et intitulée : Inquiries into the History of the Acadian District of Pisiquid, souleva dans le temps une passe d’armes dans le Halifax Herald à laquelle prirent part Mgr O’Brien, sir Adams G. Archibald, Thomas B. Aikins, le professeur Hind et M. l’abbé Casgrain. Le R. P. Bourgeois et l’auteur d'Un Pèlerinage répondirent aussi à M. Hind dans le Moniteur.

Le professeur de Windsor en ressent encore les coups et il a voulu rendre la pareille à M. l’abbé Casgrain en l'accusant à son tour d’avoir tronqué certaines parties compromettantes contre le clergé d’une lettre de l’abbé Maillard, datée de Louisbourg, le 19 septembre 1739 et publiée en 1888 par M. l’abbé Casgrain dans le Canada-Français.

Cette lettre de M. Maillard est écrite au directeur du Séminaire des Missions Etrangères à Paris, et en voici un passage :

Vous avez prophétisé, monsieur, dans ce que vous me marquez au sujet de M. LeLoutre. Je viens d’apprendre qu’on ne l’inquiète plus. Je crois que si j’eusse été M. de St-Poncy j’eusse bientôt désarmé M. Armstrong qui n’était indisposé contre M. LeLoutre que parce qu’il ne voyait aucunes de ses lettres. Il ne pouvait véritablement les voir, parce qu’elles étaient adroitement interceptées. [C’est ici que le Dr. Hind accuse M. l’abbé Casgrain d’avoir omis la phrase suivante : “Je n’ose vous dire qu'on a soupçonné le Curé d'Annapolis Royale de ce fait. ”] M. LeLoutre et moi disons que cela est plus que probable parce qui nous a été rapporté par ceux qui étaient chargés de rendre ces lettres.

Si M. l’abbé Casgrain a sciemment tronqué la phrase que lui reproche M. Hind il a eu certainement tort puisque la vérité un jour ou l’autre se fait connaître. Mais je suis loin de croire que le savant et véridique auteur d’Un Pèlerinage ait pu commettre une bévue de ce genre, quand lui-même accuse si catégoriquement le compilateur des Archives et les membres de la Société Historique d’un fait semblable. Je n’entreprendrai pas ici de justifier M. l’abbé Casgrain, il est de taille à se défendre et il nous donnera, je l’espère, sous peu lui-même la solution.

Pour pouvoir réfuter les arguties de M. Hind il faudrait avoir le texte de son travail, car le rapport qu’en donne le Herald est très limité. La dernière partie surtout est un tissu d’insinuations qui portent à croire que Lawrence Armstrong ne se serait pas suicidé, mais aurait été assassiné soit par l’abbé de St-Poncy, curé de Port-Royal, on à son instigation. Jamais historien n’a eu l’ombre d’un doute sur le suicide d’Armstrong. Il appartenait au professeur Hind de faire cette grande découverte! La haine qu’il éprouve contre les missionnaires, et qu’il ne dissimule pas, le fait marcher sur les traces de Armstrong, homme au cerveau détraqué, haineux, vindicatif, visionnaire, fanatique et ennemi acharné du clergé catholique. Dans sa volumineuse correspondance aux Lords of Trade et autres il l’a constamment vilipendé et calomnié en le représentant comme le pire ennemi des Anglais et un être malfaisant et dangereux dont il fallait se débarrasser.

Shakespeare, a raison de dira dans Othello :

Celui qui vole ma bourse me vole une bagatelle; c’est quelque chose, mais ce n’est rien. Elle était à moi, elle est à lui, et a été l’esclave de mille autres. Mais celui qui dérobe ma bonne renommée me vole une chose qui ne l’enrichit pas, et qui me rendre vraiment pauvre.

L’esprit d'intolérance et de fanatisme que la Réforme, comme on l’appelle, a fait surgir en Angleterre sous Henri VIII et ses successeurs contre la religion catholique s’est également implanté en Acadie par les fils d’Albion après la prise de Port-Royal en 1710. Il s’est accru à mesure que l’élément anglais a pris racine dans le pays. Les gouverneurs britanniques et leurs délégués n’ont cessé non seulement de persécuter, d'emprisonner et maltraiter les missionnaires de l’Acadie, mais ils les ont constamment représentés à Whitehall et à St-James comme des hommes bigots, turbulents, insolents, fauteurs de discordes et ennemis jurés du souverain d’Angleterre. Ces mensonges et ces calomnies n’enrichissaient pas les calomniateurs et les diffamateurs dont l'un des pires fut Armstrong, mais ils enlevaient aux prêtres leur bonne réputation et les discréditaient aux yeux des Lords of Trade et aussi à la Cour.

Ces pièces enfiellées, imbues de fanatisme et où le mensonge coudoie la noirceur de l’âme de l’écrivain, ont été conservées, et elles ont servi et servent encore, nous le constatons chez le professeur Hind, à écrire des diatribes abominables contre les anciens missionnaires de l’Acadie. Tout homme impartial le reconnaîtra.

L’esprit calviniste et luthérien s’est aussi faufilé dans la colonie par quelques huguenots d'origine française au nombre desquels furent John Doucet et Paul Mascarêne, lieutenant-gouverneurs à Annapolis, et aussi le fameux Pichon. Fidèles imitateurs de leurs coreligionnaires anglais ils se sont plu aussi à épiloguer la conduite des missionnaires et leur attribuer des motifs imaginaires qu'ils ont représentés sous les couleurs les plus défavorables. Tous ces documents sont aujourd’hui exhumés et servent d’arguments aux ennemis des ministres de Jésus-Christ. C’est avec de telles armes que M. le professeur Hind a entrepris depuis 1889 sa croisade contre les anciens missionnaires de l’Acadie.

La bonne leçon reçue en l’hiver de 1889 90 fit pendant un certain temps ralentir son zèle. Cependant à de rares intervalles il a fourni quelques articles au Halifax Herald, et dans l’un de ceux-ci publié à l’automne de 1890 il a appris au public ébahi que dans son Evangéline, Longfellow a fait une peinture imaginaire et non réel des forêts du Bassin des mines. D’après M. Hind une immense conflagration les aurait dévastées vers 1710, et par conséquent “les pins murmurants et les sapins barbus et moussus de la forêt primitive” sous lesquels erra Evangéline en 1755 n’auraient existé que dans l’imagination du poète américain. Les beaux vers de Longfellow agacent sans doute les nerfs de M. Hind parcequ’ils racontent de trop cruelles vérités, et, en sa qualité d’apologiste des auteurs de la catastrophe de 1755, il essaie d’en détruire la valeur historique, imitant en cela sir Adams G. Archibald et Francis Parkman.

On doit rendre cependant au professeur Hind la justice d’avoir publié dans le Herald du 18 janvier 1893 un document très important. Cette pièce est une requête envoyée au roi d’Angleterre par le lieutenant-gouverneur, le Conseil et les députés de la province de la baie du Massachussetts, à la date, du 31 janvier 1750 (ou le 11 février d’après le calendrier grégorien) pour supplier Sa Majesté d’expulser les Acadiens de la Nouvelle Ecosse. M. Hind fait précéder ce document de quelques commentaires et je me permettrai d’en détacher le suivant :

Ce document devrait être une leçon à ceux [les Américains] qui versent des larmes sur le sort d’une “Evangéline de mythe,” et jettent sur “les Anglais” (British) tout l’odieux de l’expulsion imposée.

On voit par ces mots “Evangéline de mythe (mythical Evangéline) et “expulsion imposée” (enforced expulsion) que M. Hind vent lancer un trait enfiellé à Longfellow parce que celui-ci a chanté les malheurs des Acadiens.

Durant six ans, après la verte correction reçue de M. l’abbé Casgrain, M. le professeur Hind a rongé son frein en attendant l’occasion de prendre sa revanche. Durant six ans il a fouillé, compulsé et torturé les documents pour leur faire dire un sens favorable à ses arguties, et enfin se sentant et se croyant armé de pied en cap il a reprit sa thèse contre les missionnaires. C’est sans doute le lourd travail auquel son cerveau s’est livré pour manger du prêtre qui a tellement épuisé ses forces physiques qu’il en est tombé malade, et qu’il n’a pu par conséquent présenter en personne son dernier né aux membres de la Société Historique. C’est M. A. A. Mackay qui s’est chargé de ce soin.

M. Thiers a dit an jour : “Qui mange du Pape en crève,” de même on peut appliquer le même dicton aux dénigreurs, aux calomniateurs et aux persécuteurs des prêtres. L’histoire est là pour le prouver. Les tyrannies et les persécutions qu’Armstrong fit subir à Messires de Breslay, de la Goudalie, Chauvreulx et de St. Poney, lorsqu’ils exercèrent le ministère à Port Royal lui ont attiré la colère du Dieu Vengeur et dans son désespoir, il s’est donné la mort de ses propres mains.

Je reprendrai cette réplique la semaine prochaine.

PLACIDE P. GAUDET.