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l'abbé Leloutre

Newspaper: 
Year: 
1895
Month: 
11
Day: 
21
Article Title: 
l'abbé Leloutre
Author: 
Placide P. Gaudet
Page Number: 
3
Article Type: 
Language: 
Article Contents: 

L’ABBE LELOUTRE.

Réplique au Professeur Lanos
II.

Quiconque veut savoir lu vérité historique sur l’abbé Le Loutre la trouvera dans Une seconde Acadie, et s’il désire connaître les vils pamphlétaires qui se sont faits ses détracteurs l’appendice d’Un Pèlerinage au Pays d'Evangéline le renseignera.

“Si l’on veut, y lit on, se former un jugement impartial sur cette époque (1749-1755), il faut tenir compte, en étudiant les documents français, de l'esprit ani-religieux que Voltaire et les philosophes avaient mis alors en vogue. Les préjugés contre le catholicisme et le clergé n’étaient pas moins intenses parmi les Français que parmi les Anglais.”

L’auteur de l’Histoire de la Nouvelle Ecosse, Beamish-Murdock, quoique protestant, fait la même remarque en parlant du jugement qu’il porte sur l’abbé Le Loutre. “Il faut cependant se rappeler, dit il, que nous avons pris nos informations sur ce personnage, de sources qui n’étaient pas amies des prêtres de son Eglise ; les Français de cette époque étaient entachés de la philosophie de Voltaire.”

Il est regrettable que M. Edouard Richard n’ait pu prendre connaissance d’Une seconde Acadie avant de publier son Acadia, car, s’il l’eut fait, il n’aurait sans doute pas été si sévère et si injuste envers l’abbé LeLoutre.

Quoiqu’on en dise le deuxième paragraphe du premier Weymouth de l’Evangéline, édition du 3 octobre, le magnifique travail de M. Richard ne venge pas pleinement les deux conférences faites les 7 janvier et 4 novembre I886 par feu sir Adams G. Archibald sur la question de l’expulsion des Acadiens. Au contraire, le livre de M. Richard donne plutôt gain de cause à l’ex-gouverneur de la Nouvelle-Ecosse quant aux perfides et mensongères assertions de ce dernier au sujet de l’abbé LeLoutre. Il est vrai que M. Richard n’est pas aussi injuste que sir Adams envers ce missionnaire qui comme le dit si bien M. l’abbé Casgraîn “s’est peint lui-même à son insu dans les écrits nombreux qu’on a de lui. C’est là qu’il faut le chercher et qu’il se montre dans son vrai jour, caractère ardent, prêtre zélé, unissant ensemble dans de justes mesures la fermeté et la charité sacerdotales.”

La seconde partie de l’étude de sir Adams fut lue le 4 novembre 1886 à la salle de la société historique de la Nouvelle Ecosse. Le lendemain les journaux d’Halifax nous en donnaient un compte-rendu assez détaillé. L’illustre archevêque d’Halifax, Mgr O’Brien, fut à bon droit épris d’une sainte indignation à la lecture des abominables mensonges proférés par le président de la société historique contre les anciens missionnaires de l’Acadie sur les épaules desquels sir Adams G. Archibald essayait de faire retomber tout l’odieux de l’expulsion des Acadiens. Aussi ne tarda-t-il pas à rompre une lance dans les colonnes du Halifax Herald avec l’apologiste du drame inqualifiable de 1755. La joute fut acerbe de part et d’autre, mais le grand ami des Acadiens terrassa facilement son adversaire, et sir Adams fut depuis lors regardé par les descendants des confesseurs de la Foi comme un vil détracteur de la vérité historique. Il est sous ce rapport l’émule de Francis Parkman.

Et dire qu’en l’an de grâce 1895, un jeune homme originaire du département à la Mayenne (France), n’ayant a [Illisible] aucune notion de l’histoire de l’Acadie, [Illisible] nous proclamer hautement sous sa signature que ce sont “les menées de Le Loutre et autres de même calibre qui ont été la cause unique des procédés énergiques dont les Acadiens ont été les victimes et dont la rapacité de gouvernements ont sû tirer parti.” M. le professeur se constitue, comme son devancier, sir Adams, l’apologiste de Lawrence, Shirley, Boscawen, Monckton, Winslow, Murray et autres, auteurs de l’expulsion des Acadiens. Honte, M. Lanos, honte!

Mais lisez donc Une Seconde Acadie, et alors vous saurez à quoi vous en tenir sur le compte de l’abbé Le Loutre. L’auteur répare dans cet ouvrage l’injustice qu’il a faite à ce missionnaire dans Un Pèlerinage au Pays d’Evangéline. Mais un fait assez singulier c’est que personne n’a encore donné une réponse satisfaisante à l’étude de sir Adams G. Archibald qui fut publiée en entier en 1887, dans le vol V des Collections of the N. S. Historial Society. Cela aurait été du domaine de M. Richard mais il ne l’a pas fait pour la raison assez apparente, au reste, qu’il n’a pas ou n’avait pas quand il a écrit son livre la série des volumes de la société historique de la Nouvelle-Ecosse.

De même que le livre de M. Richard le travail de sir Adams est une plaidoyer, mais contrairement au premier il est rempli de sophismes les plus tortueux et les plus malhonnêtes pour tâcher de prouver que dans les circonstances c’était une nécessité forcée d’expulser les Acadiens et la cause de cet acte barbare et cruel était due surtout à l’abbé LeLoutre.

La citation suivante tirée de la page 49 de l’étude de sir Adams est un spécimen de la pâture dont semble s’être nourri M. Lanos. C’est dans cette fange de mensonges et de calomnies contre l’ancien clergé français de l’Acadie que le professeur de français à l’Académie d’Halifax a puisé ses notions sur l’Histoire du pays d’Evangéline. N’est-il pas étonnant par conséquent qu’il soit tout stupéfait et se pâme d’admiration envers le principal John Burgess Calkin pour ne pas avoir, à l’exception d’une seule fois à la page 67, fait mention du nom de l’abbé LeLoutre dans son History of British America for the use of schools.

Voici le passage en question :

“En ce moment (1749) le plus ardent et le plus actif des missionnaires français dans la province était L’abbé LeLoutre...

“Mais arrêtons-nous un instant pour donner l’esquisse d’un homme (l’abbé Le Loutre) qui contribua plus qu’aucun autre à déterminer les événements qui se terminèrent par la déportation des Acadiens. Son nom devrait être en exécration aux descendants des pauvres Acadiens qu’il trompa et abandonna ensuite autant qu’il l’a toujours été aux hommes dont le but de toute sa vie fut de chasser la race de cette province. En parlant de lui et de ses confrères, nous les considérerons comme des hommes ordinaires, et non pas comme des catholiques Romains, encore moins comme des Prêtres. Il est parfaitement vrai toutefois que s’ils avaient été de simples laïques, ils auraient été comparativement inoffensifs. Ce fut leur caractère sacré qui leur donna près des Acadiens cette influence dont ils abusèrent affreusement. Nous ne pouvons pardonner chez un prêtre un crime qu’on devrait dénoncer chez des laïques. La vérité de l’histoire nous oblige à raconter les faits tels qu’ils se sont passés, que l’auteur soit un laïque ou un ecclésiastique.”

Comme on le voit sir Adams n’est pas tendre pour l’abbé LeLoutre, et il va sans dire que M. Lanos éprouve les mêmes sentiments. Le premier dit que ce missionnaire “contribua plus qu'aucun autre à déterminer les événements qui se terminèrent par la déportation des Acadiens, et que son nom devrait être en exécration aux descendants des pauvres Acadiens qu’il trompa et abandonna ensuite.”

Le professeur Lanos écrit qu’on “veut une histoire française de la Nouvelle-Ecosse ou du Canada, c’est-à-dire, tirer en rose français sur fond noir anglais, les faits et gestes des anciens. Il est impossible de le faire sans mentir ou toucher des choses excessivement délicates que les Anglais ont respectées je dirais même outre mesure, comme par exemple les menées de LeLoutre et autres du même calibre qui ont été la cause unique des procédés énergiques (l’expulsion) dont les Acadiens ont été les victimes et dont la rapacité de gouvernants ont sû tirer parti.”

Le langage mensonger et voltairien du dernier ne le cède en rien à celui du premier. J’ai donc raison de dire que M. Lanos a puisé ses notions historiques sur la déportation des Acadiens dans l’étude de sir Adams.

Les nombreuses connaissances du professeur Lanos ne peuvent s’expliquer comment il a pû s’avilir à ce point et faire en faveur des spoliateurs du petit peuple acadien dont jusqu'à présent on le considérait l’ami une courbette aussi humiliante surtout pour un Français.

L’exécrable Pichon-Tyrrell, commissaire des vivres au fort de Beauséjour, instruit de tous les secrets de la politique française et dans les bonnes grâces de l’abbé LeLoutre— très puissant alors, et tout entier à l’exode des Acadiens de la Nouvelle- Ecosse—en profita pour se faire valoir auprès des officiers anglais du fort Lawrence, et s'offrit à eux comme espion. Ce traître était né en France d’une mère anglaise nommée Tyrrell, dont il prit le nom dans la seconde moitié de sa vie. Sa correspondance aux officiers anglais dans son rôle d’espion est un tissu de mensonges contre l’abbé LeLoutre qu’il désigne sous le nom de Moses. Sir Adams a puisé à cette source voltairienne et à d’autres du même genre pour pallier la part de Lawrence et consorts dans l’acte cruel de l’expulsion et en faire retomber tout l’odieux sur l’abbé LeLoutre.

Et M. Lanos accepte comme mots d’Evangile les assertions de Pichon réitérées par sir Adams. Il est parfois imprudent, M. le professeur de se prononcer carrément sur un sujet que l’on ne connaît point et regrettable même pour faire plaisir à des amis d’insulter une des plus grandes et des plus nobles gloires de l’ancien clergé acadien.

A présent ouvrons la page 234 et les suivantes d'Une seconde Acadie, et voici ce qu’on y lit :

“Toutes les précautions prises (en 1750) par Cornwallis n’avaient pu arrêter l’exode des Acadiens. Durant les deux années qui suivirent, une grande partie de la population s’échappa de la péninsule. Elle se partageait en deux courants, l’un venant se réfugier sous la protection de Beauséjour, l’autre inondant l’île St Jean. Le principal auteur de cette émigration, l’abbé LeLoutre, devait être voué,—on le conçoit,—à l’exécration des anglais. Il n’y a pas de couleur assez sombre pour peindre le portrait sous lequel ils nous le montrent. Le gouverneur Cornwallis offrit cent livres sterling pour la tête de l’abbé LeLoutre. L’abbé LeLoutre était également le point de mire de la haute influence dont il jouissait à Québec et à Versailles. C’est à cette source qu’à puisé l’auteur des Mémoires sur le Canada qui le représente comme le tyran des Acadiens, toujours prêt à lâcher sur eux ses sauvages pour les dépouiller, leur enlever leurs femmes et leurs enfants, s’ils ne veulent pas se soumettre à ses volontés. M. de la Vallière qui avait sous les yeux la détresse des Acadiens et qui voyait agir l’abbé LeLoutre, ne laisse pas même soupçonner une telle conduite. Au contraire, il le montre comme donnant l’exemple de l’humanité, rachetant des mains des sauvages les prisonniers anglais qui, certes, n’avaient pas de tendresse pour lui. Au reste, quand on se rappelle la sollicitude et la commisération de ce missionnaire pour les mêmes acadiens, jetés sur les côtes d’Angleterre et de France après la catastrophe de 1755, quand on le voit au sortir de sa prison courir à Versailles, y dépenser le reste de son influence et de ses forces auprès des ministres pour recueillir ces infortunés, leur obtenir des dédommagements et aller lui-même les installer sur des terres à Belle-Isle-en-Mer, en un mot, quand on le voit agir comme un père à leur égard, on sait à quoi s’en tenir sur les accusations portées par ses ennemis.”

M. Lanos nous dira peut être encore que ceci “sent Québec.” En effet, cette citation est prise d’un des excellents ouvrages historiques du savant abbé H. R. Casgrain, et elle met à néant les mensonges et les atroces calomnies proférés par sir Adams contre l’abbé LeLoutre et réitérés par M. le professeur de français à l’Academie d’Halifax.

Cet autre passage d'Une seconde Acadie achèvera, je crois, s’il ne l’est pas encore, de convaincre M. Lanos qu’il a commis une sottise impardonnable en s’inspirant de l'apologiste de la catastrophe de 1755 pour nous donner son jugement sur l’abbé LeLoutre. Voici :

“Il n’était pas nécessaire d’être aussi clairvoyant que l’abbé LeLoutre pour prévoir ce qui attendait les Acadiens, dès que la France ne serait plus là pour les protéger. En moins de deux ans, ces prédictions allaient s’accomplir. L’évêque de Québec, qui était loin du théâtre des événements, et que l’abbé LeLoutre avait informé de la ligne de conduite qu’il avait prise, crut d’abord que son grand-vicaire s’était trop avancé, et lui en fit le reproche dans une de ses lettres ; mais plus tard, mieux informé des faits, et surtout instruit par la terrible catastrophe de 1755, il modifia son sentiment. Le passage suivant d'un mémoire, adressé en 1757 au ministre de la marine, M, Peirenne de Moras, par l’abbé de L’Isle-Dieu, ne laisse aucun doute à cet égard. L’abbé de L’Isle-Dieu y parle de lui-même à la troisème personne :

“M. LeLoutre, dit-il, (est) actuellement retenu par les Anglais à l’Isle et au château de Jersey sous la garde d’un sergent et de deux soldats. M. l’évêque de Québec marque à l’abbé de L’Isle-Dieu toute la joie qu’il a ressentie en apprenant que ce respectable missionnaire vivait encore. Il en fait un grand éloge, le dit irréprochable à tous égards, soit dans les fonctions de son ministère ou dans la part qu’il a eue dans le gouvernement du temporel de la colonie. Il finit par dire qu’il désirerait beaucoup de le revoir dans son diocèse, ce qui devrait engager la cour à lui procurer son échange et sa liberté à quelque prix que ce fût.”

“Il n’y a rien, dit l’abbé Casgrain, i à ajouter à un pareil témoignage. L’évêque de Québec ne pouvait donner de plus grandes marques d’estime pour l’abbé LeLoutre et une plus haute approbation de toute sa conduite. Si j’avais connu ce témoignage lorsque j’ai publié Un pèlerinage au pays d'Evangéline, je me serais abstenu de jeter aucun blâme sur l’abbé LeLoutre.”

Un mot pour finir, mon cher M. Lanos. Votre entourage à Halifax doit avoir une bien grande influence sur vous, car sans cela j’ai la ferme conviction que vous n’auriez jamais songer à écrire et encore bien moins à signer un article aussi malencontreux et aussi rempli de perfidie que celui que vous avez publié dans l’EVANGELINE du 7 du courant. Et moi, de mon côté, je n’aurais pas eu le désagréable et pénible devoir de vous infliger le châtiment que vous vous êtes attiré.

PLACIDE P. GAUDET.