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Jacques et Marie: Souvenir d'un Peuple Dispersé

Journal : 
Année : 
1889
Mois : 
2
Jour : 
27
Titre de l'article : 
Jacques et Marie: Souvenir d'un Peuple Dispersé
Auteur : 
Napoleon Bourassa
Page(s) : 
4
Type d'article : 
Langue : 
Contenu de l'article : 

JACQUES et MARIE

Souvenir d’un Peuple Disperse

Par NAPOLEON BOURASSA
XXVII

[Suite]

Il était facile, à travers un simple vitral, de saisir les saillies et de suivre les homélies quand elles étaient lucides. Jacques ne comprenais pas un mot anglais, mais P’tit Toine, qui avait appris cette langue dans la compagnie de son oncle LeBlanc et du lieutenant George, pouvait traduire assez facilement à son voisin ce qu’il saisissait.

Dans ce moment il entendit un cri général :

Silence! silence! disaient les voix : un toast!...commandant Murray!.... vive notre commandant Murray!

En même temps, tous les visages se tournèrent du côté du capitaine, qui fit aussitôt un effort énergique pour se hisser sur les deux jambes, en s’aidant des bras de son fauteil. Mais ses forces n’étaient plus à la hauteur de son courage; il chercha vainement à trouver son centre de gravité quoiqu’on lui criât de toutes parts :

Bravo, capitaine! vous avez un grand cœur, vous y arriverez.

Pas encore, mes amis, pas encore : je crois que j’ai les jambes plus grandes…il me semble qu’elles ont poussé pendant le dîner et qu’elles poussent encore…je ne pourrai jamais arriver à me planter dessus!...Ou bien ce vilain plancher de curé s’enfonce…oui, il s’enfonce…

il allait saisir son verre, en balbutiant ces denières paroles, mais aussitôt que sa main laissa son siège, il s’écroula comme une tour minée, avec un long gémissement.

Nous ne permettrons pas que vous succombiez ainsi sur le champ du combat, au moment d’une charge générale! Commandant, nous vous soutiendrons jusqu’à notre dernier soupir!...ou nous tomberons tous sous vous.

C’est bien! je reconnais là mes braves compagnons d’armes, le sang anglo-saxon : c’est ainsi que nous aimons à succomber!

Et si vous ne pouvez pas boire votre verre, eh bien! nous le boirons!

Non, je ne permettrai pas qu’on me ravisse cette gloire; je veux le boire, et je le boirai!—Allons, à moi, mes braves!

Deux sous-officiers, des plus dispos, saisirent alors le capitaine sous les deux bras, et, après l’avoir élévé à sa hauteur, le soutinrent debout.

Messieurs, dit alors le commandant de Passequid, sur un ton connu des orateurs populaires, je n’ai pas l’habitude de faire des discours; mais j’ai du cœur, je laisserai parler mon cœur.

C’est vrai; écoutez, écoutez! crièrent les convives.

Messieurs, nous avions oublié le but principal de cette réunion; nous nous sommes laissé emporter par notre admiration pour les gloires de notre patrie et les grandes choses qui ont été accomplies dans cet empire sur lequel le soleil ne se couche pas!...

Et sur lequel nous allons tous nous coucher glorieusement! cria quelqu’un qui glissait sous la table.

Ecoutez! Ecoutez! N’interrompez pas l’éloquent orateur! vociférèrent plusieurs voix.

Nous avons oublié continua Murray, de boire à la grande œuvre nous chômons ce soir.

Bravo! bravo! vive notre commandant! C’est à vous qu’on revient tout l’honneur!

Il faut boire à ce grand succès obtenu sur la France; cette terre est enfin toute à nous; nous l’avons purgée de cette race enragée de Gaulois!

De mangeurs de grenouilles!—fit un gros joufflu, en sortant une bouche pleine d’écume d’un gobelet où il tempérait, dans la liqueur assoupissante des bords de la Tamise, la vivacité intellectuelle que produisaient en lui les vins du continent.

Cette terre, poursuivit Murray, n’entendra plus articuler un seul mot français, ne sentira plus l’haleine empoisonnée d’une seule poitrine ennemie. Ils étaient jadis quinze mille, ici; demain on ne pourra plus en trouver un seul; et si ces bois perfides en recelaient encore quelques-uns dans leur sein, ils les verraient pourrir avec les fenilles de l’automne.

Très-beau! très-beau! Quant à ceux qui s’en vont sur nos vaisseaux, nous allons si bien les noyer dans le sein de notre puissante race, que leurs enfants ignoreront leur origine et s’uniront avec les nôtres pour détester le sang de leurs pères; et le monde n’entendra jamais parler d’eux!...

Que par l’histoire, qui vous maudira!—dit une voix indignée, qui n’était autre que celle de George.

Ah! ah! ah! éclatèrent ensemble tous les convives, égayés par une interruption qui leur paraissait ridicule.

Qui connait ce troupeau de paysans, dans le monde? qui songera à eux quand le continent tout entier sera notre glorieuse conquête? repondit une voix à celle de George.

Vos propres documents révèleront votre crime, et vos descendants en les relisant rougiront de vous!...

Ah! ah! ah! nos documents! nous les déchirerons monsieur Gordon, s’ils doivent donner du malaise à quelques enfants timides et trop sensibles qui ne seront jamais de vrais anglais!...

Un bruit épouvantable d’applaudissements, de cris, de bouteilles heurtées, accueillit cette phrase, après lequel il me j Murray reprit :

Buvons donc à nos futurs compatriotes : que leur voyage soit heureux et assez long pour qu’ils ne soient jamais tentés de revenir dans ces lieux; et comme nous en avons vidé cette terre, il faut ainsi vider pour eux nos verres jusqu’au fond.

Oui, vidons les verres jusqu’au fond, et les bouteilles aussi…

A cet exclamation les deux filles d’échansons s’ébranlèrent pour venir remplir la mesure qu’on allait offrir comme une libation à l’honneur de l’iniquité. George brisa son verre à ses pieds quand un des valets s’approcha pour le servir.

Mes amis au bon voyage du peuple acadien! s’écria Murray. Tous répondirent :

Hip, hip, hourrah! Le commandant se laissa choir sur sa chaise après cet effort suprême, et dit à ses voisins, pendant que le vide achevait de se faire partout dans le cristal de Hollande :

Eh bien, qui va répondre à ce toast?

Gordon, Gordon, s’écrièrent quelques voix, auxquelles toutes les autres se joignirent; il n’a presque pas bu, et il n’a encore rien dit que quelques bêtises : il lui convient de parler. Gordon, Gordon.

Allons, debout, lieutenant.

Montez à la tribune aux harangues.

Faites-nous un éloge en trois points de vos amis les Acadiens, avec un exorde et une péroraison touchante…

Ces phrases partirent ensemble comme des traits, de divers points de la table.

Scélérats, murmura George en se levant brusquement et en faisant un pas vers la porte.

Arrêtez-le, arrêtez-le, hurla-t-on de toutes parts; il nous faut un discours; Gordon, un discours, un discours.

En même temps plusieurs s’attachèrent aux habits du lieutenant pour le retenir; mais il se retourna, et d’un geste violent du bras qu’il décrivit en saisissant son épée, il fit si bien rebrousser chemin à toutes les mains que pas une n’osa revenir à la charge; puis, en lançant à ces visages ébahis un regard de mépris, il s’écria :

Voilà quatre heures de honte et de dégoût que vous m’inposez, et vous voulez maintenant me condamner , à vous parler; Oh, si vous étiez encore en état d’apprécier la valeur d’une parole, je vous ferais volontiers comprendre tout ce que vous m’inspirez de répulsion. Si vous ne veniez pas d’accomplir assez de lâchetés, et d’infamies pour vous rendre incapables de sentir le châtiment que devrait vous infliger l’appréciation de vos œuvres, oui, je parlerais... et je voudrais rejeter à vos ignobles visages l’opprobre dont vous avez aujourd’hui, chargé ma vie et le nom de l’Angleterre.

Sur laquel le soleil ne se couche pas... ah, ah, ah, grommela celui qui gisait à demi sous la table et dont la tête apparut un instant, en soulevant le bord de la nappe.

Ecoutez, écoutez, firent quelques-uns, l’orateur s’inspire.

Oui, ripostèrent quelques autres, il s’inspire de l’eau de la Gaspéreau, il en a trop bu. C’est comme une indigestion ce qu’il dit là.

Non, il est pris d’une révolution de bucoliques renfoncées...

Bel Adonis, si vous ne pouvez pas faire un discours, chantez-nous une élégie sur les charmes de votre bergère envolée...

Redites-nous son goût pour les chaumières gothiques...

Répétez-nous les accents plaintifs et enchanteurs qu’elle aimait à faire entendre à l’ombre des arbres du cimetière…

George frémit de rage sous la morsure de ces traits railleurs et impertinents qui lui arrivaient de toutes parts, accompagnés de ricanements féroces; il était devenu l’amusement de ces brutes, qu’il avait toujours méprisées, il était le dernier jouet réservé à cette gaieté délirante de l’orgie... Il bondit un instant sur le plancher comme un disque d’acier sur une table de marbre; on aurait dit que la foudre l’électrisait; puis, culbutant ses voisins qui allèrent rouler avec leurs sièges, il vint se fixer comme un dard, à deux pas de Murray, frisonant, écumant, brandissant son épée sur la tête du commandant. Mais cédant tout à coup à un sentiment étrange, il abaissa sa main et recula avec mépris :

Non, dit-il, je la souillerais...

Et s’adressant directement au commandant, il ajouta :

Représentant d’une autorité qui nous déshonore; digne chef de ces vauriens qui m’insultent devant toi, je te jette, à toi, le mépris que je voue à tous... J’allais te passer cette épée à travers le corps, mais j’ai pense que je l’avais reçue pour la tremper dans un sang plus noble que le tien, et aussi pour combattre d’autres ennemis que des femmes, des vieillards et des enfants. Je te la rends... J’ai trop rougi de la porter dans une pareille société, pour faire le métier de bourreau, et je ne veux pas encore la salir en te frappant. Pour te châtier dignement, pour imprimer à ton front le sentiment de ta bassesse, il me faudrait avoir la main d’un galérien,— Tiens...

Et en même temps George arracha ses épaulettes, défit son harnais et lança le tout, à la fois, en pleine poitrine de Murray. L’épée, la sangle, le fourreau, en fauchant l’espace, prirent en écharpe tout ce qu’il y avait sur la table, bouteilles, carafes, verres et bougies et les éparpillèrent comme une mitraille dans la figure de tout le monde. Les vins inondèrent les buveurs; un flaçon d’eau-de-vie, encore intact, vint crever sa panse sur la face somnolente de Butler; la liqueur fine ruissela sur l’ignoble capitaine de la tête aux pieds, ses habits en burent comme il en avait bu lui-même. En santant l'ablution mouiller ses lèvres, il entr’ouvrit sa bouche pour recevoir ce nectar complaisant qu’il croyait venir du ciel, et sa longue moustache tout trempée descendit dedans comme des algues limoneuses dans un bourbier fétide.

Dans ce moment, Jacques, tira P’tit Toine en arrière, et lui dit en retournant à la grange :

En voilà un qui nous dévance... il a véritablement plus d’honneur et de courage que je ne croyais... Maintenant à nous la partie...

Et il rejoignit ses compagnons qui l’attendait avec impatience.

Allons, murmura-t-il, le moment est favorable, ils sont à la cuvée; P’tit Toine, tu vas conduire Wagontaga et Sakiamistou par l’allée de lilas, à l’endroit où tu as pu mieux observer les sentinelles, et tu reviendras aussitôt. Vous autres, ajouta-t-il en s’adressant aux deux sauvages, suivez le petit camarade, ajustez bien les deux soldats qu’il vous montrera; en entendant mon signal, abattez- les et courez à la porte qu’ils gardent; retenez-la fermée si vous pouvez; et si on la force, repoussez à l’intérieur ceux qui voudraient passer, ou tuez-les sur le seuil. Ne vous occupez pas de ceux qui pourront s’échapper par les fenêtres latérales; il n’y a que les domestiques qui puissent avoir le pied assez leste pour passer par là, et nous avons mieux à faire qu’à tuer des marmitons…Ne poursuivez personne, mais à mon appel, vous viendrez me rejoindre derrière la grange.

Les deux sauvages sortirent avec leur guide.

Maintenant, poursuivit Jacques, mettons de suite le feu aux quatre coins de ce bâtiment : entassons ici au milieu de l’air, vingt cinq bottes du foin le plus sec, pour faire un brasier à part. Aussitôt qu’il sera suffisamment enflammé, cinq d’entre nous... vous Dupuy, Foret, Cotard, Bastarache, Doucet, vous irez prendre dans le bûcher que vous voyez-là, tout près, chacun un vigoureux rondin, et vous enfoncerez ensemble les cinq fenêtres de la salle à manger; et, vous plaçant ensuite de côté, pour ne pas être vus, vous recevrez à la brèche, avec vos bâtons, tous ceux qui voudraient s’y montrer; et nous,armés de ces fourches que nous venons de heurter, et qui nous ont été laissées ici tout exprès, nous accomplirons le reste....Il nous faut aussi notre feu de joie....Mais surtout, n’oubliez pas de laisser courir les fuyards....

Une partie de ces dispositions étaient exécutées; le brasier de réserve venait d’être allumé, les hommes allaient sortir, quand quelqu'un vint ouvrir vivement la porte cochère qui servait à communiquer de la place à la cour. Un frisson vint glacer tous ces aventuriers énergiques qui tenant déjà sous la main leur terrible vengeance, redoutaient tout ce qui pouvait la leur ravir; ils restèrent cloués comme les statues du silence dans une inquiétude mortelle. Des pas s’avançaient vers eux... il n’y avait qu’un homme...mais P’tit Toine s’en revenait dans ce moment; il pouvait le rencontrer, se troubler et tout compromettre.

Jacques, qui avait vu le lieutenant quitter la salle à manger, soupçonna que ce pouvait être lui... En effet, après être sorti de la maison où il ne pouvait songer à penser le reste de la nuit, George venait, sans domestique, seller son cheval pour s’enfuir du côté d’Halifax, où il espérait rejoindre Winslow. Il touchait à la porte de la grange : Jacques, qui s’y trouvait embusqué, dit à voix basse;

Foret; Cotard, ici,... il passe devant nous... tout près; saisissez-le à la gorge et à la bouche, et traînez-le ici. Pas un mot, pas de bruit...

Les deux hommes bondirent comme des léopards attaquant un taureau, et dans un tour de main terrassèrent et enlevèrent leur proie.

A la lueur déjà brillante qui se répandait clans la grange, il fut facile à Jacques de reconnaître tout à fait son rival.

Le plus court serait.... dit Bastarache, en dégaînant son énorme coutelas et en l’élevant sur la poitrine de l’officier, qui gisait sur le dos.

Non pas dit Jacques; contentez-vous de le lier et de le bâillonner si bien, qu’il ne puisse ni remuer ni geindre le reste de la soirée.

Il tailla aussitôt de larges lanières de peau dans le bas du manteau de Wagontaga et les fit attacher sur la bouche du prisonnier; puis, avisant une de ces fortes perches munies de cordes, dont on se sert durant la moisson pour consolider sur les charettes la charge de gerbes que l’on conduit à l’abri, il dit à ses hommmes d’étendre le lieutenant dessus, de l’y fixer étroitement depuis les pieds jusqu’à la tête, avec l’attache : cela fait il ordonna de le traîner à l’autre extrémité de la grange, près de la porte voisine du champ, et il fit jeter quelques brassées de paille sur lui, pour le cacher; puis, revenant du côté de la cour, il dit, en s’armant lui même d’une fourche :

A l’œuvre, maintenant!

Aussitôt les compagnons se séparèrent; cinq sortirent, et Jacques attendit avec les autres que la flamme enveloppa complètement l’amas de foin, pour donner son signal.

XXVIII

Les convives n’étaient pas remis de l’émotion que venait de leur causer la sortie du lieutenant. Son terrible coup d’épée avait chassé comme une baguette magique la verve bachique, avec ses fantaisies et ses délires. La fête avait un aspect déplorable. Cependant, peux qui tenaient encore, les plus vigoureux, les plus aguerris et les plus jeunes, ne purent consentir à se séparer avec des figures aussi lugubres; ils se mirent donc à resserrer leurs rangs, passant sur le corps des invalides, ralliant au milieu d’eux les bouteilles qu’avait épargnées l’épée de Gorge Puis, le gros joufflu, ce blond et spirituel buveur de porter, se pâmant dans sa chaise, appela l’attention générale, et dit sur un ton de fausset et d’une voix qui mitonnait dans sa graisse :

Messieurs, après avoir conjuré cette peste de papistes, il est convenable que nous buvions à leurs amis, le diable et le pape!... Ah! ah! ah!

Ah! ah! ah! répétèrent tous les autres; et ce rire, ramené soudainement au banquet par cette grossière saillie, menaçait d’être inextinguible, quand deux détonations firent frémir les vitres et trembler tout ce qu’il y avait de verrerie sur la table.

Jacques venait de donner son signal.

Au même instant, les chassis volèrent en pièces et vinrent couvrir de leurs débris la table et les hôtes stupéfiés; et aussitôt après, cinq masses flamboyantes franchissent les fenêtres, se heurtent aux cloisons, bondissent sur les têtes, et roulent dans tous les sens, répandant partout dans leur course une pluie de feu : puis, après cette première éruption, une autre, puis une troisième. On aurait dit un volcan débordant de tous côtés; il semblait que la maison allait s’emplir de feu, qu’on voulait en faire une fournaise.

Une gerbe brûlante, dirigée vers Butler, s’abattit sur sa figure : le capitaine, depuis le départ de George, était resté la tête béatement renversée sur le dos de son fauteuil, la bouche entre-baillée vers le ciel, sommeillant dans les vapeurs d’eau-de-vie qui montaient de ses vêtements trempés. La liqueur essentielle, au contact du feu, s’allume subitement, et de petites flammes bleuâtres, agiles et caressantes comme des vipères, se mettent à courir autour des bras et des jambes, le long de la poitrine du capitaine; elles s’enfoncent dans son cou, se jouent dans ses moustaches et ses cheveux crépus; elles s’agitent et frissonnent en serpentant sur cette figure appétissante, comme dans un accès de joie. Oh! c’était horrible à voir, cet homme flamboyant sur son séant, au milieu d’un festin comme une effigie dérisoire! Ses voisins s’éloignèrent de lui avec horreur; le toucher, essayer de le sauver, c’eût été vouloir partager son supplice, et personne n’y tenait.

Et l’avalanche incendiaire continuait toujours.

Comme Butler Murray avait vu un des terribles projectiles s’abattre sur lui et donner à son abdomen une accolade infernale.

Rien ne peut peindre l’effet que produisit cette attaque si soudaine et si étrange sur ces hommes, pour la plupart endormis dans l’ivresse. Les uns crurent qu’ils avaient assisté au reyas de Balthazar et qu’ils s’éveillaient à l’heure des vengeances divines; les autres, qu’ils venaient d’opérer leur descente aux enfers et qu’ils commençaient une éternité de supplices bien mérités. Tous étaient frappés d’épouvante. Ne pouvant mettre la tête aux fenêtres, aveuglés par le feu qui leur pleuvait dans les yeux, ils ne songèrent à autre chose que se soustraire à l’incendie. La flamme s’attachait à leurs habits, à leurs cheveux; elle courait dans les rideaux des fenêtres et dans le linge de table; elle allait entamer les boiseries. La fumée et la chaleur les étouffaient déjà; comment auraient-ils pu deviner qui leur infligeait ce châtiment?

Cependant, l’émotion de la surprises, la vue du danger, et l’aiguillon tout-puissant du feu qui les dardait dans tous leurs sens, les eurent bientôt dégrisés; et sauf ceux qui, comme Butler, avaient atteint l’impuissance complète, tous retrouvèrent bientôt leur énergie et s’élancèrent du côté de la porte. Ils la croyaient encore libre parce qu’elle n’avaient pas été brisée. Mais les deux sauvages s’y étaient cramponnés et la tenaient clouée sur ses gonds. Dans leur frayeur les fuyards vinrent s’entasser dessus et la claquemurer si bien devant eux qui leur fut impossible de l’ouvrir ni de l’enfoncer. Ils tentèrent alors de s’échapper par la petite pièce qui conduisait à la cuisine et dont la porte touchait à celle de l’entrée; elle était fermée et l’encombrement les empêcha encore de la forcer. Les cuisiniers, craignant d’être interrompus dans leur repos clandestin ou d’être obligés de la partager avec les autres domestiques, avaient poussé le pêne de la serrure et s’étaient enfuis sans songer à le tirer. Resserrés dans l’étroit passage, leurs maîtres perdirent un temps précieux à se bousculer, à s’écraser au milieu de toutes les horreurs du désespoir, et l’incendie leur arrivait dans les reins, cette fois, puissant. irrésistible!...

Tout à coup, Butler, que les tortures de l’agonie avaient enfin tiré de son état de mort factice pour lui rendre la conscience et la sensation d’une réalité épouvantable avant sa mort reelle, ayant réussi à se lever au milieu des flammes, vint se précipiter parmi ses compagnons éperdus. Sa chair pétillait dans une enveloppe ardente; il traînait derrière lui un courant de feu; il semblait s’être échappé des abîmes éternels!

A son aspect, le groupe tumultueux se sépara d’horreur et laissa la voie libre devant lui, jusqu’à cette dernière porte qu’on avait tenté en vain de dégager : alors un des plus hardîs, profitant du vide qui venait de se faire autour d’elle, y appliqua un violent coup de pied; les panneaux éclatèrent et la foule, refermant tout à coup sa masse, se précipita dans l’ouverture, emportant avec elle les débris de bois et le cadavre de Butler.

[A suivre]