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Jacques et Marie: Souvenir d'un peuple dispersé

Journal : 
Année : 
1889
Mois : 
2
Jour : 
20
Titre de l'article : 
Jacques et Marie: Souvenir d'un Peuple Dispersé
Auteur : 
Napoleon Bourassa
Page(s) : 
4
Type d'article : 
Langue : 
Contenu de l'article : 

JACQUES et MARIE

Souvenir d’un Peuple Diperse

Par NAPOLEON BOURASSA

XXIV

[Suite]

Maintenant, dit le jeune homme en menaçant du doigt le chien qui commençait à oublier sa première leçon, bride ton cœur, notre fidèle, et viens avec P’tit-Toine. En terminant ces mots, le plus jeune des Landry se dirigea du côte où s’élevait la bergerie. Les moutons s’y pressaient tremblants sous leur toison tout imprégnée par l’orage. En reconnaissant leur gardien en titre et le frère de la petite maitresse, ils donnèrent des signes évidents de sympathie, contre les prévisions d’Antoine, qui croyait que de pareils événements avaient dû changer leur caractère. Il ne lui fallut donc pas de grands efforts pour se faire suivre par quelques belles brebis. Leur maîtresse les avait familiarisées par ses caresses; la plupart portaient leurs petits noms d'amitié et elles accouraient volontiers à l’appel des amis de la ferme.

Les compagnons s’emparèrent des quatre plus grosses, et après les avoir traînées sous le bosquet, ils les tuèrent et allèrent les porter, par le chemin d’où ils étaient venus, à une assez grande distance, car il s’écoula beaucoup de temps durant ce voyage.

XXV

A leur retour, ils retrouvèrent celui qu’ils avaient laissé assis sur le banc et dont ils n’avaient pas voulu troubler la sombre méditation; mais il était debout, marchant ferme et à grands pas, comme s’il n’eût jamais été blessé : cependant, il avait reçu, la veille, deux balles dans la cuisse, en outre d’une entaille qu'il portait depuis queltemps sur la poitrine. Son manteau sauvage ne se drapait plus étroitement sur sa taille mais volait au vent, comme une aile d’aigle immense; ses traits, à demi effacés jusqu’alors dans sa pose rêveuse et sous les plis de son vêtement emprunté, se ɹévélaient avec toute leur énergie, et son regard jetait au brasier qu’il coutemplait de temps en temps avec haine et envie, plus de feu et plus d’éclairs qu’il n’en avait vu jaillir; il semblait lui demander de lui rendre l’édifice de son bonheur. En voyant revenir ceux qu’il appelait de temps en temps ses sauveurs, ses frères, il leur montra une couronne de fleurs blanches tachée de sang et de boue, qu’il venait de trouver dans les broussailles, près de son siège, et il leur dit pour la centième fois :

—Malheureux! pourquoi ne l’avez-vous pas sauvée, elle est seule?...

—Mon pauvre Jacques, faut-il te le répéter?... quand nous t’avons enlevé, Marie était déjà dans sa maison, et nous avions tous une compagnie entre nous et elle... et puis, il fallait aller te déposer en sûreté dans notre campement; tu te traînais à peine; tu voulais revenir vers les Anglais, et nous ne pouvions t'empêcher de crier : “ Laissez-moi! laissez-moi! je veux mourir avec elle!” Nous avons été obligés de te mettre la main sur la bouche pour te réduire au silence... Quand nous voulûmes revenir pour tenter un nouveau coup de main, nous trouvâmes partout des patrouilles et des sentinelles sur le qui-vive; ta disparition avait semé l’alarme dans tous les corps de garde, nous dûmes renoncer à tout nouveau projet.

Jacques écouta ces paroles d’un air distrait; puis il recommença à se promener comme un insensé. Les autres s’arrêtèrent à le regarder avec pitié : ils doutèrent quelque temps de son état normal. P’tit-Toine s’approcha enfin de lui, et lui dit sur le ton le plus insinuant :

Allons, frère, il faut nous éloigner; garde tes forces pour le voyage.

—Partir!..... moi, partir, maintenant!

—Il me semble, dit P’tit- Toine, que ce serait mieux de le faire...

—Et s’ils l’avaient enlevée, eux, de leur côté...si elle était là... avec eux,—il montra la lumière agitée du presbytère, —forcée d’écouter leurs discours grossiers, d’assister à leur orgie, en attendant un dernier outrage!...

—C’est impossible, Jacques; monsieur George est incapable d'une pareille chose, et il ne l’aurait pas permis aux autres.

—Ces gens-là! ces brutes sont capables de tout; je veux y voir; je ne partirai pas sans avoir la certitude que Marie n’est point là.

—Mais c’est extravagant cela, Jacques; Marie n’est pas là, et c’est risquer de tout compromettre. Et ton épuisement, tes blessures!... Il ne faudra pas que tu en reçoivent beaucoup d’autres pour y rester.

— Mes blessures!..... mon Benjamin, on songe à cela quand on a rien de mieux à faire... Et puis, si j’en reçois encore, elles guériront avec les autres; une de plus une de moins... D’ailleurs, il s’agit bien de recevoir des coups quand on nous laisse que l’occasion d’en donner!... Allons, tu n’y entends rien.—Mes amis, continua-t-il en s’adressant à tous, la partie est bonne, je pense. Ce soir, les Anglais sont dans la joie; ils pensent qu’ils ont assez pillé, assez brûlé, assez frappé de femmes et de vieillards pour que personne ne soit tenté de remettre le pied sur le sol ruiné; ils ont bu et se sont couchés ivres et las... La nuit est à nous, tâchons d’en user mieux que l’autre soir. Allons au presbytère; si Marie s’y trouve, nous la sauverons,
et s’y elle n’y est pas!...Winslow, Butler, Murray et le lieutenant y sont, et il ne tiendra qu’à vos bras qu’ils y restent jusqu’au jugement dernier.

Ces paroles produisirent un mouvement de satisfaction chez ces hommes, amateurs de l’imprévue, habitués à l’aventure et aux tentatives audacieuses. Dans ces guerres de coups de main, où les forces fractionnées des belligérants devaient opérer sur de vastes espaces, la valeur et l’intrépidité se plaisaient comme au temps de la chevalerie, dans les combats corps à corps, et dans ces entreprises de maraudeurs.

—Pour toi, ajouta Jacques, comme je sais que tu cries dans les moments critiques, et comme je doute de ton cou rage, je te conseille de te rendre de suite à nos canots, avec ce chien qui pourrait aussi nous compromettre, et tu les prépareras à un départ précipité.

—Merci; si la mission n’est pas absolument nécessaire, je n’en veux pas, notre capitaine. Tu oublies que j’étais avec ceux qui t’ont délivré, hier soir, pour ne songer qu’à ma bévue de l’autre jour qui a failli te coûter la vie. Mais si j’ai contribué à te faire saisir, j’ai aussi contribué à te délivrer; il y a une preuve de courage contre une preuve de poltronnerie. D’ailleurs, je n’ai pas crié, hier, quand une balle m’a fait ce vilain accros dans le fond de mon feutre...

—C’est vrai, mon petit frère, je te demande pardon : la bravoure doit exister dans un sang où il y a tant de générosité; il te fallait une occasion de la montrer. Eh bien! en voici encore une; viens avec nous, je compte beaucoup sur toi. Mais avant, attache-moi ce pauvre Farfadet à un arbre, car il pourrait nuire à notre expédition.

Jacques instruisit Wagontaga en peu de mots de son nouveau projet.

—Oh! oh! fit le Micmac en frémissant, voilà qui est digne de véritables guerriers!

Nous rapporterons autre chose que de la laine.... nous ne mangerons pas que de la chair de mouton, comme des loups!... nous ne boirons pas que du sang de bête!

Deux hommes seulement avaient des fusils avec eux. Dans cette nuit obscure, et pour le but que la troupe se proposait d’abord, on n’avait pas cru devoir s’embarrasser de ces armes. Wagontaga en portait une; Jacques le fit partir en avant avec un autre sauvage, pour éclairer la marche. Et lui-même se mit à leur suite avec ses autres compagnons, qui n’étaient armés que de coutelas et de tomahawks. Tous disparurent bientôt dans les ténèbres, s’acheminant dans ce sentier détourné qu’avaient suivie George et Marie, après leur rencontre au cimetière.

XXVI

Pendant que notre héros s’avance sur le chemin de nouveaux combats et d’autres aventures, je vais dire par quelle suite de coïncidences merveilleuses il se retrouve vivant, sur ces mêmes lieux où il aurait dû infailliblement périr. Car, quoique les Anglais eussent fait leur possible pour le faire disparaître de la scène du monde, c’est bien notre Jacques et non pas son ombre que nous venons de voir et d’entendre.

On se rappelle qu’Antoine, après sa visite à la maison de son père, en repartit le même soir pour aller à la recherche de son frère André, et s’assurer s’il n’était pas resté blessé ou mort quelque part près de l’endroit, où Jacques avait été arrêté. Il connaissait alors le sort réservé à celui-ci, le lieu et l’heure de son exécution. Toutes ces recherches furent vaines; il ne retrouva nulle part les vestiges de son aîné, mais il fit la rencontre de deux jeunes compatriotes, qui après s’être échappés d’un convoi de captifs, effrayés de leur solitude et ne pouvant supporter l’absence de leurs parents, revenaient se livrer de nouveau aux autorités. Ces malheureux lui apprirent qu’ils avaient vu son frère en compagnie d’un sauvage, et que tous deux faisaient route vers le cap Porc-épic. Sans leur raconter le but de son voyage, André leur avait dit qu’il traversait du côté des Français pour revenir prochainement, et il leur avait offert de les prendre dans son embarcation, s’ils voulaient s’échapper.

Antoine profita de ces indications et alla attendre le retour de son frère au pied du cap Porc-épic.

Ce fût le 9, à l’aube, qu’il le vit reparaître, toujours avec le MicMac, mais suivi, de plus par les dix étrangers dont nous venons de faire la connaissance. Ils occupaient tous ensemble deux canots d’écorce.

Il paraît que Wagontaga était parvenu à faire comprendre à André, après la rencontre des Anglais, qu’il allait chercher un secours assez puissant pour délivrer Jacques et tous les Acadiens; c’est au moins ce que crut entendre André. Mais le sauvage n’avait trouvé que ces quelques compagnons d’armes; les autres s’étaient dispersés pour faire des provisions. Comme il était impossible d’entendre ceux-là, le chef indien était reparti de suite, avec cette poignée d’amis dévoués, laissant l’ordre aux autres de se tenir prêts au premier avis.

En les revoyant P’tit Toine leur fit le récit des malheurs de leurs pays, de la captivité de Jacques, et il leur annonça qu’il devait être exécuté le soir même.

Ils partirent sans hésiter, résolus à tout tenter pour arracher leur commandant à la mort. Mais il leur fallut faire tant de détours, user de précautions si nombreuses pour éviter la rencontre des troupes qui fouillaient sans cesse les bois et les chemins, qu’ils n’arrivèrnt à la ferme de la mère Trahan qu’au moment où l’ordre de la fusillade allait être donné. Et sans l’instant de trouble et de retard que vint y apporter l’apparition de la fiancée, ils n’auraient trouvé qu’un cadavre.

Pauvre Marie! elle ignorait que sa démarche était toute providentielle, et qu’en allant s’immoler avec son fiancé, elle lui apportait la vie et la liberté dans son amour dévoué...

Profitant du bruit, du désordre et de l’émotion qui accompagnèrent le départ du lieutenant, quand les soldats arrachèrent la jeune fille de la poitrine du condamné, les libérateurs avaient pu s’approcher impunément derrière le bocage, et se glisser ensuite jusque sur les talons des Anglais. Au moment opportun, ils culbutèrent les porteflambeaux, puis les exécuteurs et leur arrachèrent des mains leur victime, avant même qu’ils pussent voir contre qui se défendre. Se trouvant jetés soudainement dans une obscurité complète, et plusieurs des soldats dans leur trouble ayant déchargé leurs fusils, aucun d’eux ne put se rendre compte ni du nombre des assaillants ni du point de l’attaque : la plupart crurent cependant qu’elle leur venait du côté du village, et sans s’arrêter à penser que cette supposition n’avait pas de sens, ils coururent vers le presbytère par les champs de la grève.

Les détonations firent croire au loin qu’on venait de faire la décharge fatale; la mère Trahan et ses enfants tous occupés de leur maîtresse qu’on leur apportait à’ moitié morte, ne firent attention à rien autre chose; George, en revenant sur ses pas, crut que ces soldats étaient allés jeter le cadavre à la rivière, selon que le voulait la sentence; et Marie trouvant, le matin, du sang près du banc rouge, et sur le sentier qui menait à la Gaspéreau, l’avait recueilli, pensant que c’était celui de son fiancé... C’était plus probablement celui de quelque soldat qui l’avait répandu sur son passage. Les autorités, les soldats et George, plus tard, furent donc les seuls qui surent ce qui s’était passé à la ferme de la veuve, et comme aucun n’avait intérêt à le faire connaître à la population, Jacques resta bien mort pour tout le monde.

C’est ainsi qu’une puissance surnaturelle et cachée se joue souvent de tout le monde, et voile des mystères profonds et quelquefois étranges sous des réalités cruelles. Marie s’en alla en exil, emportant sur son cœur le sang de quelque monstre imbibé religieusement dans un suaire blanc, est une illusion pénible à constater. Cependant, cette illusion fut douce pour elle; elle la consola : ce suaire reçut ces larmes d’amour; il fut un culte pour cette adoration terrestre dont le cœur ne put supporter la privation absolue sans se briser; il la fit vivre. La Providence trouve souvent ainsi dans les objets,ou les événements les plus futiles en apparence, des consolations qui adoucissent la douleur amère d’un cœur ulcéré.

XXVII

Le presbytère de Grand- Pré occupait l’angle formé par la rue principale du village et la place de l’église. La petite troupe de Jacques y arriva en longeant la clôture mitoyenne du domaine curial et s’introduisit dane une grange qui, placée en arrière de la maison, touchait par un côté à la place publique. Vis-à-vis de la porte par laquelle était entrés Georges et ses compagnons s’en trouvait une autre qui communiquait avec une petite cour privée et le jardin : de celle-ci l’œil pouvait facilement observer ce qui se passait dans l’intérieur de l’habitation, car les fenêtres nombreuses et peu élevées laissaient pénétrer la vue dans presque toutes les principales pièces, et la grange n’en était pas séparée de plus de dix pas.

Dans ce moment une partie des officiers du corps d’occupation, au nombre de vingt-cinq à trente, se trouvaient réunis autour d’une table qui touchait aux deux extrémités de la salle à manger. Comme plusieurs devaient partir le lendemain matin pour accompagner les proscrits dans les colonies anglaises, ils fraternisaient au moment du départ : et puis comme l’avait deviné Jacques, ils fêtaient ensemble l’heureux résultat de leur entreprise, ils couronnaient la tâche accomplie...

Le banquet durait depuis longtemps, la série des services était épuisée; les waiters assis sur deux lignes vers les confins de la chambre, les mains jointes, le nez au plafond, le cou étranglé dans leurs cravates blanches, attendaient que leurs maîtres eussent roulé sous la table pour aller les imiter sur un théâtre plus obscur, avec les débris de la fête. Il ne restait plus sur la nappe que des bouteilles au corsage varié, et ces petits plats bienfaisants qui servent d’intermèdes aux nombreuses rasades et aux discours stupides que les buveurs officiels savent trouver en l’honneur de toutes les hiérarchies de la puissance et des causes les plus mauvaises: le fromage de Stilton tirait à sa fin, et le céléri, ce légume prédestiné de l’Angleterre, ce favori du potager, qui créerait une révolution sociale dans les Iles Britanniques s’il cessait de se montrer tous les jours à la table, après les friandises les plus exquises; le célerie était épuisé, signe évident que le dîner comptait déjà un long passé. Le désordre avait succédé à la symétrie; la désinvolture et le sans gêne remplaçaient la tenue compassée d’une société anglaise formée d’hommes de grades différents et de reconnaissance récente; on avançait les coudes sur la table, on se prenait par la taille pour se faire des confidences à tue-tête, on jetait les bouteilles sur le côté quand
elles étaient vides, sans égards pour la célébrité de leurs blasons. On avait bu au bonheur du roi, à celui de la famille royale, au royaume-unie, à la Nouvelle-Angleterre et à chacune des provinces britanniques en particulier; à la galante armée de terre, à la galante marine, à l’héroïque milice coloniale et à son commandant Winslow, qui coutribuait si puissamment à l’œuvre importante qu’on allait bientôt terminer; et l’on était loin d’avoir épuisé la liste des santés : quelqu’un venait de proposer celle de Lawrence, Boscawen et Moystyn, noble trinité qui avait décrété d’abord la perte des Acadiens, quand Jacques, après avoir jeté un regard attentif autour de la maison, fit quelques pas dans la cour avec P’tit Toine et lui dit à l’oreille :

—Tu le vois, personne ici pour nous arrêter... les sentinelles sont sur le devant... Ouvre la barrière du jardin, prends par l’allée des lilas qui touche au pignon de la maison, et va t’assurer du nombre des sentinelles et de leurs mouvements; en revenant, arrête-toi à toutes les croisées de ce côté là, et regarde bien dans tous les appartements pour t’assurer s’il ne s’y trouve ni prisonnier ni soldats; s’il le faut, grimpe aux fenêtres pour mieux voir; la feuillée qui y forme des rideaux épais ne peut permettre que tu sois vu... Va je te donne dix longues minutes pour tout examiner; tu vois que j’ai confiance à ton habileté et en ton courage maintenant!

—Merci, mon Jacques.

P’tit Toine, là-dessus s’éloigna d’un pas félin, et Jacques vint passer lui-même sous les ouvertures qui faisaient face à la grange; il se fixa un instant devant chacune d’elles, plongeant avidement l’œil à l’intérieur, dans tous les sens. Les portes des chambres étaient peu nombreuses et pour la plupart entr’ouvertes, de sorte que la lumière qui venait du passage ou des pièces principales les éclairait suffisamment pour permettre d’y décourrir tout ce qu’elles renfermaient.

Après avoir rempli minutieusement son importante mission, P’tit Toine rejoignit son chef devant une des fenêtres du réfectoire.

—Eh bien! lui dit Jacques à voix basse, as-tu tout vu?...

—Oui tout ce que j’ai pu, avec mes deux yeux.

—Combien de sentinelles?

—Devant les portes, deux seulement, fatiguées et sans soupçons, et qui semblent s’ennuyer beaucoup de se voir tomber tant d’eau sur le dos quand il coule tant de vin dans le ventre de ces messieurs qu’elles gardent : elles se promènent pour s’empêcher de dormir et on les aperçoit facilement quand elle passent vis-à-vis les châssis.

—Très-bien, et ailleurs?

—Personne dehors. Dans la maison, je n’ai vu que les deux cuisiniers, avec un compagnon et deux femmes; ils s’occupe joyeusement à démolir les pâtés qu’ils ont édifiés et qui leur sont devenus intacts; puis, ils achèvent de vider quelques bouteilles restées là pour la sauce. Les goinfres! ils me donnaient appétit... et j’avais déjà l’idée d’entrer.

—Nous allons leur rogner le dessert, et nuire quelque peu à leur digestion.

—Dînerons nous aussi. Jacques?

—Peut-être si nous ne brûlons pas trop les plats en les réchauffant. Cependant ne compte pas sur le dîner; je te recommande le jeûne, Antoine. Est-ce tout ce que tu as observé?... pas de soldats, pas de prisonniers, nulle part?...

— Personne.

—Tant mieux, murmura Jacques, avec uu tressaillement violent. Allons, ni ton père, ni Marie ne se trouvent ici... ils ne les auraient pas mis à la cave, non plus au grenier...

En achevant ces mots, il s’approcha plus près des vitres pour compter les convives, reconnaître quelles places occupaient les principaux personnages, et s’assurer du degré d’ivresse qu’ils avaient atteint.

La salle était oblongue; elle avait trois ouvertures sur la cour où se trouvait Jacques, et deux sur la place publique; deux portes, à l’intérieur, la mettaient en relation avec les autres appartements. La première conduisait aux chambres à coucher, par un couloir étroit qui n’aboutissait pas au-delà; toutes ces chambres étaient situées sur l’arrière de la maison; la seconde donnait sur un petit vestibule où se trouvait l’entrée principale du presbytère, et une autre porte qui donnait accès à la véritable salle à manger; cette dernière pièce ne communiquait qu’avec la cuisine. C’étaient là les seules issues par lesquelles pouvaient s’échapper les officiers anglais.

Un coup d’œil jeté autour de la table suffit à Jacques pour compléter ses observations et lui permettre de combiner ses plans d’attaque. L’ivresse existait et se manifestait chez tous à des degrés divers, par des symtômes caractéristiques.

Une nuance imperceptible distinguait Murray de Butler. Celui-ci n’avait plus qu’une faible lueur de raison; Murray touchait aux confins de la sienne; il était arrivé à ce point où les gens d’esprit n’en ont plus, et où ceux qui n’en ont jamais eu croient le plus en avoir; c’est le moment où, dans les pays constitutionnels, on fait des discours officiels, parceque, alors, personne n’est en état ou n’est obligé de s’en souvenir, et qu’il reste toujours à l’orateur la faculté de nier les sottises qu’il a dites, en voulant pallier celles qu’il a faites. Butler ne pouvait plus même lever dignement son verre pour boire à la santé de quelques îles des Indes Orientales qui n’avaient pas encore eu les honneurs d’un toast.

Quant à George, il était le seul qui parut posséder l’usage de toutes ses facultés; il se tenait froid, taciturne sur son siège, tantôt bouillant d’impatience au milieu de ses brutes en goguette et de leurs propos décousus, grossiers et révoltants. Une seule chose pouvait tempérer l’ennui que lui donnaient les discours échevelés qu’on lui imposait : c’étaient les scènes bouffon es et les caricatures que présentait cet ensemble de visages et de caractères lancés dans le champ de la folie la plus expansive et du délire de l’ivresse. C’était quelque chose de singulier à voir que ce rire convulsif amené violemment par le vin, sur ces figures qui n’avaient laissé voir depuis quelque jours que les traits de la haine, de la colère et de la cruauté.

[A suivre]