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Jacques et Marie: Souvenir d'un peuple dispersé

Journal : 
Année : 
1889
Mois : 
2
Jour : 
6
Titre de l'article : 
Jacques et Marie: Souvenir d'un peuple dispersé
Auteur : 
Napoleon Bourassa
Page(s) : 
4
Type d'article : 
Langue : 
Contenu de l'article : 

JACQUES et MARIE

Souvenir d’un peuple dispersé

Par NAPOLEON BOURASSA

XXII

[Suite]

Comme il cessait de parler, une lueur rapide passa sur les nuages abaissés du ciel; c'était l'éclair du canon de neuf heures. George fit entendre un premier commandement, et les huit soldats abaissèrent leurs fusils sur la poitrine de leur victime. Le lieutenant allait probablement dire quelques mots avant le signal de la décharge; il paraissait pris de pitié et de remords devant cet homme agenouillé devant la mort; mais un bruit soudain attira l’attention générale du côté de la maison; la porte s’était ouverte avec fracas, et Marie, enveloppée de la tête aux pieds dans un grand châle noir, s’élança dehors. La mère Trahan et Pierriche, entraînés par son mouvement, essayèrent un instant de la retenir.

— Arrêtez, arrêtez! criaient-ils ensemble. Ah! mon Dieu! mon Dieu! Ils vont vous tuer!... Notre Maîtresse, vous voulez donc mourir?

— Laissez-moi, dit Marie, ne me suivez pas plus loin!

Et en même temps, elle leur rejeta son châle que Pierriche retenait encore, peu disposé qu’il était à obéir. En la voyant sortir des plis de cette sombre draperie, les deux fidèles serviteurs tombèrent à terre comme évanouis, pour prier, pour ne pas voir... car ils venaient de comprendre la résolution de leur maîtresse. Elle était revêtue de ses habits de noce, la tête parée de sa couronne de fleurs blanches, toute brillante de l’éclat de ses vêtements.

— Où allez-vous, malheureuse? s’écria George en la voyant passer devant lui.

— Je vais mourir avec mon fiancé! Je suis la cause de sa mort, je veux la partager.

― Insensée, que faites-vous, et vos parents, votre mère!... Cruel à vous de me les rappeler ici!... Dieu les protégera!... Et puis, ils ont d’autres soutiens, eux... Ils ont des amis... Vous n’avez pas pu leur faire croire qu’ils étaient trahis par tout le monde... Mais lui...vous lui avez tout ravi!... Je viens lui prouver au moins qu’en lui jurant ma foi de fiancée, j’étais prête aussi à remplir tous mes serments d’épouse!... Je veux le suivre jusque dans la mort.

— Mais cela n’est pas bien, retirez-vous, c’est un crime!...

— Un crime!... Vous appelez cela un crime, vous!... Vous vous y connaissez! Non, non, vous m’en avez fait un devoir en ne me laissant que cette voie pour regagner son estime et lui montrer mon innocence!... Si c’est un crime, eh! bien, il n’appartient qu’à votre conscience, et vous le porterez!...

En lançant ces dernières paroles, Marie écarta de la main les fusils que les soldats tenaient toujours dirigés sur Jacques, et elle se trouva pressée entre les armes et lui.

― Jacques, lui dit-elle avec une douceur angélique, je t’avais voué ma vie... Je te l’apporte... Ce n’est pas le temps de me disculper; j’avais demandé à cet homme de le faire, lui qui m’avait, par un mensonge, attiré ta disgrâce; il ne l’a pas voulu... Je viens te redemander ton estime, à cette heure, avec mon sang!... Jacques, tu as cru avoir des motifs suffisants pour me repousser à ton arrivée, pour douter de ma parole, pour briser des liens qui nous unissaient; moi, je n’en aurai jamais pour accepter la séparation de nos deux cœurs, pour te tenir libre de tes engagements. Je t’avais promis d’être à toi le jour de ton retour... Me voici! Regarde, j’ai mes habits de noce, je suis prête à monter à l’autel. Aujourd’hui, tu ne peux me repousser, tu as les mains liées, et si ton cœur veut me rejeter encore, ton sang, lui sera moins cruel; il coulera dans le mien, nous serons mariés dans la mort!... Et Dieu qui a compté toutes nos larmes et qui a lu toutes nos pensées, bénira notre union, là-haut!... Maintenant, ajouta-t-elle en se retournant du côté du lieutenant, commandez à vos hommes!...

Puis elle s’attacha éperdument à la poitrine de son fiancé, Jacques laissa courber sa tête vers la sienne, et elles s’unirent pour l’éternité... Il était suffoqué, il ne put articuler que ce mot : « Marie! »…

L’ange qu’il avait appelé pour embellir sa mort était venu...

Les soldats frappés de stupeur devant cette jeune fille toute rayonnante de beauté dans l’éclat de ses blancs tissus, restaient toujours là, l’arme en joue, la main tremblante, attendant un commandement. Ils n’avaient rien compris aux paroles de Marie; mais son action puissante et les rayons de grâce qui s'échappaient de sa figure subjuguaient ces natures vulgaires : il y a des moments où les tigres ont des larmes... Les soldats de George pleuraient… Et lui les bras croisés, le regard voilé, il regardait avec extase ce tableau d’amour sublime… Ah! il ne sentait plus de haine, ni de jalousie, ni rien de ce qui est vil dans le cœur de l'homme; il ne sentait même plus le feu qu’avaient fait monter à son front les paroles du châtiment de Marie; il admirait, s’oubliant lui-même, ne songeant plus à ce qu’il était venu faire là. Et si, dans ce moment, il n’eût pas cru que toute réparation de sa part était superflue, il serait tombé aux genoux de ses victimes pour demander son pardon.

Mais le temps s’écoulait, il fallait exécuter les ordres supérieurs, et George se trouvait dans la cruelle alternative de laisser tuer Marie, ou de l’arracher du corps de son fiancé, pour pouvoir ensuite tuer celui-ci, devant elle!... Cela le révoltait également, il ne put s’y résoudre.

― Sergent, dit-il, sauvez la jeune fille; que ces deux hommes la conduisent dans la maison, et la laissent aux soins de cette femme qui est là; et puis, après cela, faites votre devoir …

Aussitôt il se retourna pour fuir cette scène de désespoir...

Il n’était pas très loin quand il entendit un cri déchirant,... et après... une décharge d’armes à feu, suivis d’autres cris de douleur. Il revint sur ses pas, n’y pouvant plus tenir. Il trouva Marie étendue, sans mouvement, sur le lit de la veuve; elle n’était qu’évanouie.

Après avoir pleuré avec la pauvre femme et Pierriche sur cette victime innocente, qu’il contemplait peut-être pour la dernière fois de sa vie, il s’empressa de retourner au presbytère, avec son jeune domestique, pour envoyer à la fermière tout ce qu’il fallait pour soulager sa maîtresse.

Les soldats étaient déjà disparus, probablement du côté de la Gaspereau, où ils devaient aller jeter le corps.

Le lendemain on trouva des traces de sang à l’endroit de l’exécution et tout le long du sentier qui conduisait à la rivière.

XXIII

Mais ces traces de sang ne rougirent pas longtemps l’herbe de la prairie : la rosée du matin ne vint pourtant pas les laver en faisant boire les fleurs tardives; les pieds des troupeaux ne la foulèrent pas non plus, en passant; mais une main pieuse vint les effacer avec un beau linge blanc, bien avant le lever du soleil, pour les ensevelir sur son cœur et les emporter en exil. Elle avait été matinale, car l’heure du départ allait sonner.

Durant toute la nuit, une partie des troupes s’était tenue sur pied, battant les chemins autour du village, furetant les bois voisins. A six heures, toutes les trompettes sonnèrent, les tambours firent entendre un roulement sinistre dans toutes les directions; le canon de la caserne appela celui des vaisseaux, et leurs grandes voix annoncèrent sur terre et sur mer le jour d’adieu; la garnison tout entière sortit de ses gîtes et envahit bientôt toutes les rues, passant par pelotons, au pas pressé, avec ce bruit d’armes heurtées et tout cet appareil de guerre qui glace d’effroi les natures pacifiques. L’autorité préparait au drame qu’elle allait jouer une mise en scène et un décor menaçants. C’était d’ailleurs le même jour triste de la veille, le même ciel monotone, la même atmosphère accablante; seulement, une brise du nord-ouest chargée de brume commençait à souffler; un orage s’avançait dans le lointain.

Jusqu’à midi les femmes et les enfants s’occupèrent à placer le long du chemin qui conduisait à la grève les choses qu’il voulait emporter, croyant pouvoir en livrer une partie aux hommes quand ils passeraient. Elles faisaient ce travail en pleurant, mais avec activité; le besoin d’y appliquer tout leur esprit bannissait d’elles les grands accès de la douleur.

On dit que, dans le secret, beaucoup de ces mères attentives cachèrent sous terre, dans les lieux quelles croyaient sûrs, des sommes d’argent et leurs objets les plus précieux, par la crainte qu’on ne les leur enlevât plus tard. Elles espéraient que quelqu’un de leur famille pourrait venir un jour redemander à la terre de la patrie la restitution de ces trésors confiés à ses soins. Elles ne voulaient pas encore croire à leur proscription perpétuelle, elles ne pouvaient pas s’imaginer qu’on les punirait jusque dans leur postérité; ignorant les limites de notre continent, elles croyaient, dans leur amour naïf de la patrie qu’on ne pourrait jamais les jeter sur des rivages assez éloignés pour que leur retour fût une éternelle impossibilité. Elles croyaient que la haine de leurs persécuteurs aurait une limite et qu’ils s’attendriraient sur le berceau de leurs enfants... Il fallait bien aimer pour se faire de pareilles illusions!...

Vers midi, donc, la pénible corvée des femmes était terminée; quelques-unes seulement circulaient encore, prises de cette excitation involontaire que l’attente des grands événements communique aux personnes sensibles; presque toutes les autres se tenaient assises sur les paquets qu’elles avaient transportés, groupées dans ces poses brisées et immobiles qui peignent plus que les paroles le deuil et la douceur du peuple. Les plus jeunes enfants jouaient çà et là avec cet abandon que le silence et le désordre du ménage encouragent; les petites filles se faisaient des toilettes burlesques avec les chiffons épars qu’elles trouvaient sous la main; les petits garçons convertissaient en armes, en chevaux, en mille autres jouets caractéristiques tous ces ustensiles abandonnés dont on ne savait que faire. Leurs mères ne prêtaient qu’une attention distraite à cette mascarade innocente jouée en face de leur malheur; elles ne regardaient attentivement que deux points : l’église et le rivage.

Mais il vint un moment où leurs regards se portèrent tous à la fois du côté de l’église; ce fut celui où les trois portes s’ouvrirent au commandement de Winslow pour laisser passer les hommes.

Alors commença le tirage des jeunes et des vieux. A mesure que les prisonniers franchissaient le seuil du petit temple, les gardes qui se trouvaient au porche séparèrent les enfants d’avec leurs pères, comme le maître d’un troupeau sépare les agneaux qu’il envoie à différents marchés. Les malheureux crurent que c’était tout simplement une mesure d’ordre et de précaution. Winslow leur avait dit que les familles s’en iraient ensemble; ils se fiaient à cette promesse, confiants encore dans la bonne foi de ces hommes qui les avaient si impudemment trompés. Rien ne pouvait détruire la crédulité de ces âmes honnêtes; elles ne s’habituaient pas à croire qu’on pouvait si souvent mentir à un peuple. Ils se séparèrent donc sans se faire leurs adieux, pensant se rencontrer un instant plus tard, sur le même vaisseau, avec leurs femmes, leurs mères et leurs filles; et cette idée de se retrouver encore tous ensemble tempérait dans leurs cœurs les angoisses du départ; ces quelques jours de séparation leur avaient fait désirer l’exil qui devait les rendre au moins aux affections de leurs foyers… Ils obéirent tous sans murmurer à ce qu’ils croyaient être les dispositions nécessaires de l’autorité.

Les jeunes gens furent mis à l’avant, distribués par rangs de six, et les vieillards, placés à leur suite, dans le même ordre, attendirent avec calme le signal du colonel pour s’acheminer vers la côte. Tous étaient résignés; il ne s’élevait pas une réclamation du milieu de cette foule; au contraire, quelques-uns semblaient refléter sur leurs figures cet enthousiasme que les martyrs apportaient sur le théâtre de leurs tortures; beaucoup d'entre eux croyaient véritablement souffrir pour leur foi : à leurs yeux, le serment qu’on avait voulu leur imposer était un acte sacrilège. Mais Butler vint bientôt soulever une tempête dans leurs cœurs pacifiés, en commandant aux jeunes gens de s’avancer seuls du côté des vaisseaux :

— Il faut que vous montiez à bord avant vos parents.

Tous se récrièrent :

— Non, non! nous ne voulons pas partir sans eux!... Nous ne bougerons pas à moins qu’ils ne nous suivent!... Pourquoi nous séparer?... Nous sommes prêts à obéir, mais avec eux... Nos parents! nos parents!

En même temps ils se retournèrent pour aller se confondre dans les rangs de ceux- ci. Mais ce cri de leurs entrailles avait été prévu, et ils trouvèrent derrière eux une barrière de soldats qu’ils ne purent enfoncer, et devant laquelle ils s’arrêtèrent, protestant toujours avec la même fermeté. Butler cria à ses gens de marcher sur eux et de les pousser à la pointe de leurs armes. Ces hommes n’attendaient qu’un ordre semblable pour satisfaire leur haine. Ils s’élancèrent donc, dirigeant leurs baïonnettes vers ces poitrines trop pleines d’amour, contre ces bras levés vers le ciel, sans armes, et qui ne demandaient qu’un embrassement paternel! Le sang de ces enfants coula devant leurs mères, devant leurs vieux parents qui leur tendaient aussi les bras, mais qui, voyant pourquoi on les blessait, les prièrent de s’en aller sans eux, sans s’inquiéter d’eux...

Ils furent bientôt obligés d’obéir; ils n’avaient d’autre alternative que celle de se faire massacrer sous les yeux de ceux qu’ils aimaient. Ils tournèrent la face du côté de la mer et s’avancèrent au mouvement rapide que leur imprimaient les armes que les troupiers tenaient toujours fixées sur leurs reins.

Mais bientôt leur marche précipitée se ralentit, on les laissa respirer. On vit que c’était se lasser inutilement que de poursuivre ainsi des gens soumis. Leur acte n’avait pas été une révolte inspirée par la colère, mais le premier mouvement de cœurs qu’on vient de briser : maintenant, dépouillés du dernier bien de leur vie, de la seule consolation qu’ils pouvaient apporter dans leur exil, la société et l’affection de leurs parents, ils ne faisaient entendre aucune menace, aucune imprécation; ils souffraient seulement, beaucoup, mais sans faiblesse, comme des hommes chrétiens savent souffrir.

Ce qu’ils firent dans ce moment, en s’en allant vers le rivage, quand l’ordre se fut rétabli dans leurs rangs, on ne le croirait pas si l’historien de la Nouvelle-Ecosse ne l’avait pas raconté!... Pendant que leurs pères les regardaient s’éloigner en les bénissant, que leurs mères, que leurs jeunes épouses, que leurs fiancées leur jetaient des paroles d’amour et d’adieu, au milieu de leur sanglots, en se tordant dans la douleur, ces enfants se mirent tous ensemble à chanter... Et ces chants n’étaient pas sur leurs lèvres une bravade jetée à leurs bourreaux, un mépris, et une insulte impie lancée à leur infortune; c’était un acte de foi, une prière, une expression consolante de leur courage qu’ils adressaient aux âmes faibles qui succombaient en les voyant passer. Ils chantaient les hymnes qu’ils avaient appris en servant à l’autel leur vénérable pasteur : accents d’espérance, cris désignés de la souffrance chrétienne, saintes harmonies de l’Eglise militante, ces couplets naissaient naturellement sur leurs lèvres, à cette heure de déchirement, où on ne leur laissait plus rien à aimer sur la terre que leur malheur, où il leur était interdit de faire entendre un seul mot de piété à ceux qu’ils laissaient en arrière… Les soldats ne firent pas taire ces supplications qui semblaient ne s’adresser qu’à Dieu; et ce chœur de voix à l’unisson, poussé par toutes ces fortes poitrines, domina longtemps tous les bruits, tous les commandements; les anciens et les mères en furent consolés et ravis, les Anglais l’écoutèrent avec étonnement, et il alla apprendre aux échos lointains des forêts, qui devaient rester longtemps silencieuses, l’agonie de cette jeune nation. Le chant funèbre ne cessa d’être entendu que lorsque les flancs des navires eurent reçu cette première cargaison de martyrs.

On en remplit un, puis deux, et ce qui resta fut mis sur un troisième…

Les maîtres, après cela, se trouvèrent satisfaits. C’était pour eux une rude besogne accomplis : ils avaient enfermé les forts, il ne leur restait plus que l’embarras des faibles.

Les vieillards reçurent aussitôt l’ordre de partir. Ce fut le même spectacle navrant; les mêmes scènes de douleur les accompagnèrent; seulement, leur marche fut plus silencieuse : il ne leur restait pas assez de voix pour chanter, ils se contentèrent de prier en silence. Ils s’avançaient lentement, courbés par l’âge et le chagrin, comptant leurs derniers pas sur cette terre qu’ils avaient rendue bienfaisante. Plusieurs allèrent tête nue, comme s’ils ne fussent crus sur le chemin du calvaire ; patriarches pieux, ils saluaient l’heureux berceau qu’ils avaient préparé à ces générations venues comme une bénédiction du ciel et qu’on allait maintenant livrer, comme une mauvaise semence, aux caprices des vents et de la mer; ils montraient aux petits, à leurs filles et à leur vieille compagne qui allaient les suivre, leurs fronts résignés et sans souillure, leurs beaux cheveux blancs, pour leur enseigner encore comment on s’achemine sur le chemin de l’infortune quand on y est conduit par le respect de son devoir et de sa conscience. Ces pauvres femmes, en les regardant passer, sentaient comme des flots d’affection s’éloigner de leur vie; il leur semblait que leur cœur se vidait tout à fait.

Rendus sur le rivage, les soldats firent trois parts de cette seconde bande et ils les distribuèrent sur les vaisseaux qu’il leur restait à charger. Un seul renferma des vieillards et des jeunes gens; ce fut celui qu’on avait pu remplir au premier envoi, et celui-là ne réunit de pères et de fils que ceux qu’un pur hasard y fit se rencontrer.

— Bah! se dirent les bourreaux, l’infortune est féconde, elle engendre les liens de la famille parmi les enfants du même malheur; s’il fallait prendre le temps de nous occuper à grouper toutes les générations autour de leurs aïeuls et de leurs bisaïeuls, on découvrirait qu’ils sont tous de la même famille.

Après ce second embarquement, les vaisseaux se trouvèrent remplis à pleins bords, comme on l’avait prévu, et même davantage; il fallut donc de toute nécessité attendre d’autre voiles pour embarquer les femmes. Heureusement qu’elles ne tardèrent pas longtemps à se montrer.

Lawrence avait donné ordre au corps chargé de dépeupler le bassin de Chignectou de s’arrêter en passant avec sa flottille sur les côtes de Grand-Pré pour prendre le reste de la population. Les difficultés qu’avaient éprouvées cette expédition à s’emparer des habitants l’avaient retenue plus longtemps qu’on ne s’y était attendu; et ces vaisseaux, arrivés depuis le matin près du Cap-Fendu, avaient manqué d’une brise favorable pour franchir la passe étroite qui s’ouvre sur le Bassin-des-Mines; mais, profitant du passage du bore, ce flot précurseur de la marée, qui entraîne tout sur son chemin, ils doublèrent le promontoire et parurent enfin, peu d’instants après, à l’embouchure de Gaspéreau.

Dans ce moment, les femmes assemblées sur le rivage erraient en désordre; oubliant les choses qu’elles avaient amassées pour l’exil, elles appelaient leurs maris et leurs pères et suppliaient les Anglais de les entasser avec eux plutôt que de les laisser ainsi languir en arrière. La vue des voiles de la petite flotte les fit tressaillir de joie... Tant il est vrai qu’il n’y a pas de situation si poignante dans la série des souffrances humaines qui n’ait des degrés et des contrastes qu’on ne puisse appeler heureux par l’impression qu’ils causent : le mal qu’on appréhende et qui n’arrive pas devient encore du bonheur.

Le jour était encore assez haut pour permettre d’embarquer tout ce qui restait d’Acadiens à Grand-Pré; c’était seulement un problème que de les loger dans l’espace laissé vide sur ces derniers transports, qui quoique plus nombreux, se trouvaient déjà à moitié remplis. Cependant il fallait tout amener, on n’attendait plus d’autres voiles. On s’ingénia...

— Des compatriotes et des amis peuvent bien se presser un peu les uns contre les autres, dit spirituellement Butler.

Lawrence avait prescrit à ses lieutenants, dans ses instructions, de ne prendre sur les navires que deux prisonniers par tonne : ce n’était déjà pas leur donner du confort, en supposant qu’on leur laissât la liberté d'apporter quelques effets avec eux. Mais on enferma le double de ce nombre dans la même capacité, et ce fut avec des femmes et des petits enfants que l’on fit ce remplissage. On mit d’ailleurs, dans cette tâche brutale, encore plus d’expédition et moins d’égards : le temps pressait, la mer devenait houleuse, la brume hâtait la nuit. En quelques heures, les rivages, les maisons et les rues de Grand-Pré devinrent une solitude. Il ne fut fait d’exemption en faveur de personne; ni le vieux notaire LeBlanc, ni Pierriche ni sa mère ne furent épargnés, comme le gars de la veuve s’en était flatté. On ne put rester sur cette terre même à titre de domestique. Quant au notaire, il n’aurait pas plus accepté sa grâce que le père Landry; il avait vingt enfants et cent cinquante petits-enfants parmi les proscrits, sa patrie ne pouvait être que sur le chemin de l’exil avec cette noble progéniture.

[A suivre]