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Seconde Partie – V

Journal : 
Année : 
1888
Mois : 
1
Jour : 
4
Titre de l'article : 
Seconde Partie – V
Auteur : 
----
Page(s) : 
4
Type d'article : 
Langue : 
Contenu de l'article : 

Seconde Partie – V

Dans ce pays de délices que baignent les eaux de la Delaware et qui garde encore sous les ombrages de ses bois le nom de Penn l’apôtre, s’élève, sur les bords de son beau cours, la cite qu’il a fondée. Là l’air n’est qu’un beaume, la pèche y est un emblème de la beauté: les rues y rappellent encore les noms des arbres de la forêt, comme si elles avient à cœur d’apaiser les dryanes dont elles ont trouble les retraites. C’est là qu’Evangéline, du sein d’une mer tourmentée avait abordé en exilée et trouvé parmi les enfants de Penn une patrie les enfants de Penn une patrie et un foyer. C’est là que le vieux René LeBlanc était mort. C’est là que, quand il s’en était allé, un seul, dans la centaine de ses descendants, s’était trouvé à ses côtés. Il y avait au moins là quelques chose dans les rues amies de la ville, quelque chose qui parlait à son Cœur et qui faisait qu’elle n’était plus une étrangère. Son oreille était réjouie en entendant les tu et les toi des quakers: cela lui rappelait le passé, la vieille patrie acadienne où tous les hommes étaient égaux, où tous étaient frères et sœurs. Aussi, quand la recherché infructueuse et les efforts déçus finirent pour ne plus recommencer sur la terre, sans se plaindre, c’est là que, comme les feuilles, à la lumière, elle tourna ses pensées et ses pas. Comme on voit du haut d’une montagne les brumes charges de pluie du matin rouler au loin, et, sous les pieds, le paysage apparaitre, dans la lumière du soleil, avec ses rivières éclatantes et ses villes et ses hameaux, ainsi tombèrent les brumes de son âme, et elle vit bien loin au-dessus d’elle le monde désormais sans ombre et tout entier dans la lumière de l’amour : le sentier qu’elle avait gravi si avant, courait uni et riant dans le lointain. Elle n’oubliait pas Gabriel. Son image était dans son cœur, parée de la beauté de l’amour et de la jeunesse comme la dernière fois qu’elle l’avait vu, mais embellie encore par son absence et son silence de mort. Dans ses pensées sur lui le temps n’entrait pour rien : il n’était pas changé, mais transfiguré; il était devenu pour son cœur comme quelqu’un qui est mort, non absent. La résignation, l’abnégation de soi-même, le dévouement aux autres, telle était la leçon qu’une vie de douleurs lui avait apprise. Son amour s’était répandu, mais comme ces épices odorantes qui ne s’épuisent ni ne se perdent, tout en remplissant l’air d’aromes. D’autre espoir, elle n’en avait pas, ni d’autre désir dans cette vie que de suivre humblement, d’un pas respectueux, les traces sacrées du Sauveur. Elle vécut plusieurs années sœur de la Miséricorde, fréquentant les demeures abandonnées et misérables dans les ruelles populeuses de la cité, là où l’indigence et la détresse se cachent du soleil, là où la maladie et le chagrin languissent oubliés dans les galetas. Chaque nuit, quand tout dormait, quand le veilleur répétait tout haut, dans les rues où sifflaient les rafales, que tout était bien dans la ville, il apercevait à quelque fenêtre haute et solitaire la lumière de son flambeau. Chaque jour, dans la lueur grise de l’aube, alors que, traversant lentement les faubourgs, le fermier allemand arrivait en peinant au marché avec ses fleurs et ses fruits, il rencontrait le visage pâle et doux d’une femme qui, sa veille finie, regagnait sa demeure.

Or, il advint qu’un jour une peste s’abattit sur la ville; des signes singuliers l’avaient annoncée, surtout des bandes de pigeons sauvages; ils avaient assombri le soleil dans leur vol, et dans leur jabot il n’y avait rien qu’un gland. Comme, au mois de septembre, les marées de l’Océan submergent quelque petit ruisseau au flot argenté qui bientôt se répand et se change en lac sur la prairie, ainsi la mort submergea la vie, et, coulant par-dessus ses rives naturelles, répandit et changea en lac saumâtre le ruisseau argenté de la vie. La santé ne put gagner l’oppresseur ni la beauté le charmer tous périrent sans distinction sous le fléau de sa colère. Seulement, hélas! le pauvre qui n’avait ni amis ni veilleurs se trainait pour mourir à l’hôpital, cette demeure de ceux qui sont sans demeure. Il était alors dans les faubourgs, au milieu des prairies et des bois… Aujourd’hui, il est au cœur de la ville, et cependant, au milieu de cette splendeur, ses murs humbles avec leurs portes et leurs guichets sans pompe, semblaient encore répéter d’un air compatissant les paroles du Sauveur : “Vous aurez toujours des pauvres parmi vous.” C’est là que, nuit et jour, venait la sœur de la Miséricorde. Les mourants la regardaient fixement dans le voisinage et coyaient voir les reflets d’une lumière céleste entourer son front d’une auréole splendide, comme celles que les artistes peignent sur le front des saints et des apôtres, ou comme celles qui flottent, la nuit, sur une ville qu’on apperçoit à distance. A leurs yeux, c’était comme les lampes de la cité céleste dont les portes éclatantes alaient bientôt s’ouvrir à leurs âmes.

Un matin, le jour du sabbat, à travers les rues silencieuses et désertes, elle allait paisiblement son chemin. Elle franchit le seuil de l’hôpital. Douce était, dans l’air d’été, l’odeur des fleurs du jardin; elle s’arrêta dans sa marche pour cueillir les plus belles d’entre elles; les mourants pourraient jouir une fois encore de leurs parfums et de leur beauté. Elle monta les degrés et s’engagea dans les corridors où fraichissait le vent d’est; à ce moment, le carillon du beffroi de l’Église du Christ arriva à son oreille, lointain et doux, et, pêle-mêle avec lui, à travers les prairies, le vent lui apporta, par bouffées, l’écho des psaumes que chantaient les Suédois, dans leur église de Wicaco. Doux comme une aile d’oiseau qui s’abbat, le calme de l’heure tomba sur son âme. Quelque chose disait en elle : Enfin tes épreuves vont finir! Elle entra, le regard illuminé, dans la salle des malades. Les gens de garde assidus et attenteifs allaient et venaient sans bruit, humectaient les lèvres fièvreuses et les fronts douloureux, et silencieusement fermaient les yeux sans regards et couvraient les faces des morts étendus sur leurs couches, comme des tas de neige au bord des routes. Plus d’une tête alanguie se souleva à l’entrée d’Évangeline et se retourna sur le chevet de douleur quand elle passa, car sa présence était pour leurs cœurs le rayon de soleil qui tombe sur les murs d’une prison. En regardant autour d’elle, elle vit comme la mort, cette consolatrice, avait posé sa main sur bien des cœurs et les avait scellés pour toujours. Bien des formes familières avaient disparu pendant cette nuit, dant les places étaient étaient vacantes où déjà remplis par des étrangers.

Tout à coup, comme saisie d’un sentiment d’épouvante ou de stupéfaction, elle s’arrêta, immobile, ses lèvres pâles entr’ouvertes; un frisson courut dans tout son être, et les fleurs oubliées tombèrent de ses doigts, en même temps que de ses yeux et de ses joues la lumière et la floraison du matin. Un cri s’échappa de sa poitrine, plein d’une angoisse si terrible que les mourants l’entendirent et se dressèrent sur leurs chevets. Sur un lit de souffrance, devant elle, était étendu le corps d’un homme déjà vieux. Longues, fines et grises étaient les boucles de cheveux qui faisasent ombre sur ses tempes; comme il était là couché dans la lumière du matin, sa face un moment sembla revêtir une fois encore les traits de sa virile jeunesse : tant changent d’ordinaire les visages de ceux qui vont mourir! L’éclat de la fièvre brûlait encore, rouge et chaud, sur ses lèvres, somme si la vie, semblable à l’Hébreu, avait aspergé de sang son seuil, afin que l’ange de la mort, voyant le signe, passât outre. Il gisait sans mouvement, sans connaissance, mourant : la vie aspirée semblait descendre dans les profondeurs infinies des ténèbres, des ténèbres du sommeil de la mort, et descendre, descendre, pour toujours. Du milieu de ces sphères d’ombre, il entendit le cri d’angoisse répété par d’innombrables échos; dans le calme subit qui suivit, une douce voix murmura, avec des accents tendres et comme d’un ange! “Gabriel! O mon bien-aimé!” et s’en alla mourir dans le silence. Alors, dans un rêve, il revit une fois encore le toit de son enfance, et les verdoyantes prairies acadiennes, avec leurs rivières boisées, et le village et la montagne et la forêt; et passant sous son ombre, comme aux jours de sa jeunesse, Évangeline lui apparut dans une vision. Des pleurs lui vinrent aux yeux; comme il soulevait lentement la paupière, la vision s’évanouit, mais alors il vit Evangéline agenouillée au pied de son lit. En vain il fit effort pour prononcer son nom; les paroles moururent inarticulées sur ses lèvres dont le mouvement trahit ce que sa bouche aurait voulu dire. En vain il fit effort pour se lever; Evangéline, agenouillée à ses côtés baisa ses lèvres mourantes et lui posa la tête contre sa poitrine. Douce était la lumière des yeux de son amant, mais elle s’éteignit soudain dans l’ombre : ainsi à une fenêtre, une bouffée de vent souffle une lampe.

Tout était fini maintenant, et l’espérance, et la crainte, et le chagrin, et tous les serrements de cœur et les désirs incessants et jamais satisfaits, et les souffrances mornes et profondes, et les angoisses sans trêve de la résignation. Elle pressa une fois encore sur son sein la tête inanimée; elle-même inclina humblement le front et murmura : “O Père, merci!”

C’est toujours la forêt primitive; mais, bien loin de son ombre, côte a côte, dans leurs tombes sans nom, les deux amants sommeillent. Derrière les humbles murs du petit cimetière catholique, au cœur de la ville, ils sont couchés, inconnus, inobservés. Chaque jour les marées de la vie affluent et refluent à leurs côtés, milliers de cœurs qui battent quand les leurs sont pour toujours au repos, milliers de cerveaux qui souffrent quand les leurs ne sont plus désormais en travail, milliers de bras qui peinent, quand les leurs ont achevé leur œuvre, milliers de pieds qui sont las, quand les leurs ont fini leur voyage.

C’est toujours la forêt primitive; mais à l’ombre de ses branches habite une autre race qui a d’autres coutumes et un autre langage. Seuls, le long du rivage du lugubre et brumeux Atlantique, quelques paysans acadiens demeurent, dont les pères, exilés et errants, sont revenus mourir au pays natal. Dans la cabane du pêcheur, le rouet et le métier sont encore affairés; les jeunes filles portent encore la cape normande et le jupon fabriqué au pays, et le soir au coin du feu redisent l’histoire d’Evangéline : cependant, la grande voix de l’Océan prochain gronde dans les roches caverneuses, et le gémissement de la forêt lui répond en accents inconsolés.