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Correspondance - un mot sur la situation

Journal : 
Année : 
1895
Mois : 
2
Jour : 
21
Titre de l'article : 
Correspondance - un mot sur la situation
Auteur : 
M.F.Richard
Page(s) : 
1
Type d'article : 
Langue : 
Contenu de l'article : 

CORRESPONDANCE
UN MOT SUR LA SITUATION

M. le Rédacteur :

La polémique, devenue publique, entre l’auteur des Memoirs of Bishop Burke, l’archevêque O’Brien de Halifax, hautement approuvée par au moins un évêque suffragant dans les colonnes de l’United Canada, publié à Ottawa, qui en a fait gratuitement distribuer des exemplaires a un certaine nombre de son clergé; et le comité des prêtres du diocèse de Québec qui ont publié les Mémoires sur les Missions du Golfe, en réponse à Mgr l’archevêque O’Brien, sous un point de vue historique, peut produire de bons résultats. Avant cette dernière décharge d’armes, des correspondances de journaux de Halifax, de Québec et Antigonish avaient déjà fait présager que l’orage se préparait, car les éclairs et le tonnerre éclataient et grondaient sérieusement. Ce sont deux amants jaloux de l’affectation et de la reconnaissance de l’Acadie; ou plutôt deux mères qui réclament leurs droits et font valoir le zèle démontré envers une orpheline qu’elles ont adoptée dans ses malheurs.

Je ne veux prendre aucune part dans cette discussion, ni je veux me prononcer sur les mérites ou démérites des combattants. Je ne veux juger les motifs ni les intentions de personne; les personnages éminents engagés dans cette polémique ont sans doute toute la prudence et la clairvoyance voulues pour se guider dans des sorties publiques de ce genre. Admettons pour l’occasion l’adage que “le Roi n’a jamais tort” et laissons aux athlètes le privilège de jouir de leurs succès ou de subir une défaite humiliante. Ils ont voulu entrer dans l’arène publique et le public est en droit de se prononcer. Pour ma part, comme Acadien, je crois de mon devoir d’exprimer mes vues et sentiments sur la situation, que j’ai la présomption de croire seront ceux de mes compatriotes et de tous ceux qui veulent être justes et équitables. Si je me trompe, il est loisible à d’autres de me corriger ou d’exprimer leurs vues.

En premier lieu je dois déclarer que j’ai été mortifié de voir notre patrie d’origine, après deux siècles de séparation, critiquée et cavalièrement condamnée pour avoir abandonné ses enfants acadiens dans leur bas âge et les avoir confiés à une nourrice peu soucieuse de notre existence et de notre avenir.

Des enfants bien nés et reconnaissants aiment à cacher les défauts d’une mère, et il n’y a pas de fautes plus faciles à oublier que ses faiblesses ou ses méfaits. Comme Acadiens ce n’est pas bien flatteur que de vouloir gagner notre affection aux dépens de l’honneur de notre ancienne mère patrie. Un Irlandais ne saurait endurer que l’on critique sa chère Irlande en quoi que ce soit; il ne faut pas supposer que les Acadiens ont moins de cœur qu’eux, et qu’ils sont prêts et disposés à approuver les reproches immérités adressés à leur mère partie.

Nous aimons la France catholique et nous ne pouvons pas même haïr la France infidèle, puisque le Pape, le père commun des fidèles, l’aime d’un amour si grand. D’ailleurs pourrait on oublier que nos ancêtres, qui ont fondé l’Acadie, étaient ses enfants? Peut on s’empêcher de reconnaitre que la France a envoyé ses missionnaires et ses sujets les plus choisis au début de la colonie, et que ce sont eux qui ont planté la croix du Christ sur ce continent et en Acadie, qui ont évangélisé les sauvages, et jeté les bases d’une civilisation dont nous recueillons aujourd’hui les fruits? Serions-nous assez ingrats pour ne pas nous souvenir des offrandes considérables recueillies en France par les prélats de l’Acadie et des sommes princières envoyées à nos évêques durant plus d’un demi-siècle, par l’intermédiaire de l’œuvre de la Propagation de la Foi, pour fonder leurs évêques, leurs collèges, et les aider dans leurs œuvres de prédilection?

Ne sont ce pas ses enfants qui travaillent avec tant de zèle, de dévouement et de générosité à établir, avec l’argent de la France, un collège des ste Anne, et un séminaire ecclésiastique dans la ville métropolitaine, pour l’avantage de la religion catholique en ce pays ?

Non, non, la France a trop fait pour la religion catholique, pour l’Eglise, pour l’Amérique, pour l’Acadie, pour que les Acadiens, au moins, se déclarent contre elle - j’entends dans l’ordre religieux et ecclésiastique.

Exilés, persécutés, méprisés et martyrisés, les Acadiens étaient à la merci de ses ennemies jurés. Dans leurs malheurs ils n’avaient que Dieu, Marie, et l’Eglise catholique pour tout appui et consolation. L’Eglise de Québec avait seule juridiction en Acadie et ce sont ses vénérables et vénères évêques qui envoyèrent leurs missionnaires, puisés çà et là où ils pouvaient les trouver, au secours des pauvres Acadiens. Ils ont établi nos vieilles paroisses dans les Provinces Maritimes, d’après la vraie discipline ecclésiastique et son rituel, même aujourd’hui fait loi dans la Province ecclésiastique d’Halifax. Le clergé canadien a rendu des services inappréciables aux Acadiens, et nous ne saurions oublier ses bienfaits. L’Eglise de Québec nous a envoyé des amis que nous ne pouvons pas, que nous ne voulons pas oublier. Elle a fourni des moyens d’instruction aux premiers prêtres acadiens, et c’est dans ses collèges et ses séminaires que notre jeune clergé a puisé son éducation cléricale. Plusieurs de nos dignes prélats, passés et présents, ont reçu eux-mêmes dans ses institutions admirables leur éducation ecclésiastique. Nos couvents et nos hôpitaux ont été de tout temps dirigés et maintenus par le zèle et le dévouement à toute épreuve de ses religieuses, qui ont rendu et rendent encore des services incalculables à la religion dans notre pays.

De leurs sombres demeures, nos pères, dont les cendres reposent dans tous les cimetières catholiques des Provinces Maritimes, nous reprocheraient notre ingratitude et notre lâcheté si nous refusions de défendre l’Eglise de Québec, qui a été pour eux et pour nous, dans les temps les plus critiques de notre histoire, une protectrice et une bienfaitrice insigne.

Mais, parce que nous voulons être reconnaissants envers notre mère-partie pour ses bontés; parce que nous tenons à rester reconnaissants envers notre première mère spirituelle, l’Eglise de Québec, avons nous été et sommes nous aujourd’hui moins dévoués à notre nouvelle mère de Halifax, moins soumis, respectueux et obéissants aux autorités religieuses qui nous gouvernent depuis trois quarts de siècle? On ne saurait nous faire aucun reproche sous ce rapport.

Nous sommes prêts à l’admettre et nous sommes assez sincères et assez reconnaissants pour le proclamer : l’Eglise de Halifax, qui comprend les cinq diocèses qui composent notre province ecclésiastique, a rendu d’immenses services à la religion dans cette partie de la vigne du Seigneur.

Le clergé délégué par les prélats chargés des intérêts de l’Eglise en Acadie depuis 77 ans, a sans doute fait son possible pour conserver la foi et l’esprit chrétien parmi notre population; preuve l’attachement inébranlable des Acadiens à l’Eglise catholique, apostolique et romaine et à son auguste chef. Aux vénérables prélats irlandais et écossais que la Providence nous a donnés pour guides spirituels, au clergé des diverses nationalités qui ont pris soin de nos pères, nous sommes redevables d’une dette de reconnaissance éternelle.

Aussi, durant ce règne considérable par sa durée aussi bien que célèbre par les évènements qui ont eu lieu, les Acadiens se sont montrés reconnaissants, et ils ont apprécié les services qu’ils recevaient de l’Eglise. Leur soumission, leur respect, leur dévouement à l’autorité ont été simplement admirables. Ils ont contribué généreusement à la fondation et au maintien des collèges diocésains, là où ils ont existé, et de plus ils ont fondé et maintenu plusieurs collèges et de nombreux couvents de leurs propres ressources, dans l’intérêt de leurs compatriotes et de leurs frères. Ils ont jeté les assises et fondé en tout ou en partie la plupart des paroisses des provinces Maritimes, et leurs églises sont des modèles de goût, d’élégance et de beauté. Pas une paroisse qui n’ait été arrosée par les sueurs des bûcherons acadiens! Pas une province qui n’ait été imprégnée du sang de ses martyrs! Pas une œuvre qui n’ait été patronnée par les mains ou les ressources de notre généreuse population.

En 1870, il n’y avait que six prêtres acadiens dans l’Acadie, et ces vénérables doyens du clergé acadien avaient été instruits avec les épargnes de braves et nobles cultivateurs acadiens, qui ne dédaignaient pas “les champs de patates” croyant être aussi bons patriotes dans cet humble emploi, que sur les bancs luxueux de la tribune parlementaire. Aujourd’hui le clergé de nationalité acadienne ne dépasse guère la trentaine, sur un clergé de 260 prêtres qui desservent la population catholique dont une bonne moitié est acadienne française. Car les Acadiens comptent aujourd’hui environ 130,000 âmes. Ces rares prêtres acadiens doivent à leurs parents et amis leur éducation et l’honneur du sacerdoce à Dieu et à leurs vénérés prélats.

On a voulu attribuer à des événements politiques le fait de cette pénurie de prêtres acadiens et à l’indifférence et à l’insouciance du peuple acadien lui-même. Je pense qu’il ne serait pas difficile de trouver d’autres raisons beaucoup plus raisonnables et plausibles, mais mon but n’est pas de trouver faute, ni de critiquer, ni de condamner; je n’ai d’autre ambition que d’expliquer ce que je crois être le sentiment acadien et de réclamer pour mes compatriotes leur part de mérite dans la fondation, l’avancement et la prospérité de l’Eglise en Acadie depuis la fondation du pays.

Je veux bien reconnaitre les services rendus par les “fils de la verte Erin” aussi bien que ceux rendus par la France et le Canada; mais vouloir ne tenir aucun compte du travail, des sueurs et du sang des pauvres Acadiens qui ont porté le poids et la chaleur dès la septième heure, et prétendre que leur accroissement, leur prospérité relative, la conservation de leurs traditions, sont dus exclusivement aux autres nationalités, ou bien à une seule nationalité, je pense que c’est être un peu trop égoïste et pas suffisamment équitable.

Je réclame pour les Acadiens l’honneur et la gloire d’avoir été en Acadie, les`` pierres rejetées par les bâtisseurs,’’ mais qui cependant sont les véritables pierres angulaires de l’édifice religieux et national dans ce pays. La colonisation et l’agriculture ont trouvé des promoteurs chez cette population plus que chez toute autre nationalité, et personne ne refusera d’admettre que c’est la véritable pierre angulaire de tout édifice. L’éducation a été aussi encouragée par ces vrais patriotes; le commerce a trouvé en eux des adeptes intelligents, l’état et la Religion son appui et sa force vitale; par conséquent, si le peuple acadien n’a pas des siens dans les hautes sphères ecclésiastiques et civiles, cela ne dépendrait pas d’eux; on ne doit pas pour cela les ignorer tout-à-fait dans l’histoire, et il est équitable que leurs mérites ne soient pas tout à fait éclipsés par des nuages formés par un peu trop de fumée et de vapeurs.

Voilà mes sentiments imparfaitement exprimés, et j’espère que je n’ai rien dit de blessant d’injuste ou d’injurieux pour personne. Ce n’est pas mon but de froisser les susceptibilités de ceux dont nous sommes trop intéressés à conserver l’amitié pour les indisposer contre nous. Ainsi en bons amis : Adieu.

M.F.Richard, Ptre
Rogersville, le 16 janvier 1895