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Conventions nationales des Acadiens (Robidoux) - 1884 - p174-177

Année : 
1884
Titre de l'article : 
Discours de M. Philippe L. Belliveau, Diacre, prononcé sur le bateau au retour du Congrès de Miscouche
Auteur : 
M. Philippe L. Belliveau, Diacre
Page(s) : 
174-177
Type d'article : 
Langue : 
Contenu de l'article : 

Mesdames et Messieurs,
En m’appelant à vous dire un mot vous me faites un honneur que j’apprécie souverainement, mais je dois avouer que c’est un honneur qui m’embarrasse souverainement aussi à cause de mon jeune âge au milieu de tant d’anciens et de ma parfaite incompétence. J’ai cependant pris quelques notes d’ailleurs faciles à retenir en un jour comme celui-ci, tant les impressions sont multiples et tant elles sont profondes.
Ç’a été pour nous tous Acadiens un indicible bonheur de nous rencontrer, ces jours derniers, en phalanges serrées sur l’Ile du Prince-Édouard. Nous étions sur une île, messieurs, l’immense océan regardait de là-bas, ses vagues battaient partout les rivages qui nous entouraient, et cependant jamais nous nous sommes sentis le pied aussi ferme car nous étions réunis comme peuple - et un peuple réuni comme tel est un peuple fort. Eh! messieurs, quand même l’océan déchaînerait-il contre nous ses tempêtes, ne sommes-nous pas habitués depuis le berceau de nos colonies à des tempêtes plus terribles encore dans l’ordre social et moral? Que de fois nous avons semblé sombrer à jamais sous la vague écumante de la haine et du préjugé! - et toujours, malgré la rage et ses efforts, nous sommes revenus à la surface - tant il est vrai que la persécution est faible en face de l’héroïsme.

Eh bien! nous avons donné hier à l’univers un nouveau témoignage de notre vigoureuse activité en nous réunissant pour la seconde fois en convention acadienne. les peuples qui nous entourent, et qui nous avaient crus à jamais endormis dans le tombeau de l’extinction et de l’oubli, lèvent la tête et s’étonnent en se demandant: Sont-ce bien là les fils de Poutrincourt, disséminés il y a 129 ans, sur des plages étrangères par la force brutale d’hommes sans cœur et sans principes? Peut-être y en a-t-il qui s’étonnent trop, en pratique, de cet épanouissement de jeunesse chez nous, je n’en sais rien. Mais je sais que nous pouvons leur répondre avec une noble fierté: Oui, nous sommes les fils des exilés et des martyrs de Grand Pré et de Beau-Bassin. Nous sommes revenus de l’exil comme par enchantement et sortis de la mort par miracle, comme, jadis, Lazare sortant vivant du tombeau.
Laissons les peuples s’étonner, et nous admirer, s’ils le veulent, mais pour nous, faisons notre chemin, fiers d’un passé glorieux quoique douloureux, contents d’un présent plein d’espoir, et confiants dans un avenir que Dieu seul connaît, mais qui s’annonce avec tout l’apanage de la prospérité et du bonheur.
On nous connaît mieux qu’autrefois aujourd’hui, messieurs. J’ai déjà vécu plusieurs années au milieu de Canadiens français, d’Américains, d’Allemands et autres, et je vous l’avoue avec plaisir, j’ai toujours remarqué qu’on me portait un double intérêt après avoir découvert que j’avais pour patrie la vieille Acadie. Est-ce bien vrai, me demandent les uns, enchantés, eux, par l’immortel génie de Longfellow, viens-tu réellement de cette partie de la terre habité par l’Évangéline de notre grand poète? Et sur ma réponse affirmative ils n’en reviennent plus de ce que nous ayons pu survivre à tant d’infortunes. C’est un hommage indirect que nous rendons ici à cette belle âme de Longfellow - et nous ne lui en rendrons ramais assez - pour avoir chanté nos malheurs sur cette lyre plus que poétique qui l’a immortalisé en nous immortalisant nous-mêmes aux yeux de la grande République.

Il ne convient pas, au milieu de ces réjouissances, de nous rappeler tous nos malheurs - l’émotion et une juste colère nous envahiraient peut-être - Mais rappelons-nous-les, de temps à autre, les comparant avec l’état présent, afin de nous féliciter du progrès déjà fait, et nous encourager à marcher avec plus de courage dans les voies de l’avancement national. Vous le savez, Messieurs, comme le disait tout dernièrement un orateur à Montréal: *Parler des Acadiens c’est évoquer près de trois siècles de gloires, de vertus et d’héroïsme. C’est faire briller l’auréole du martyre sur le front d’un peuple longtemps courbé, mais jamais dompté: c’est entonner le chant d’allégresse, l’hosanna de la reconnaissance, après les notes plaintives de tout un peuple qui commença la vie dans les larmes et le sang.+ Et il ajoutait avec un accent de foi vive: *Si cette nation de pêcheurs, les Acadiens, parcourant pendant longtemps toutes les mers, et bravant toutes les tempêtes, n’ont pas succombé, c’est qu’au plus fort de la tourmente, ils n’ont pas manqué d’invoquer la *Maris Stella+ des marins, leurs frères de Normandie. C’est là l’étoile providentielle qui les a éclairés, qui les a sauvés quand tout était orages et tempêtes autour d’eux.+
Eh bien! Mesdames et Messieurs, nous pouvons le dire aujourd’hui avec plus de vérité que jamais, puisque Marie est maintenant notre patronne nationale, surveillant du haut du ciel toute nos destinées, et que, depuis hier, son étoile, *Stella Maris+, brille au fond azuré de notre drapeau national qui vient d’être hissé, au milieu d’un enthousiasme indescriptible, au haut du mât de ce bateau à vapeur anglais qui nous ramène à nos foyers. - C’est Marie, c’est son étoile, qui nous guidera, nous protégera et nous sauvera à travers toutes les vicissitudes que nous aurons à surmonter sur notre route.

En effet, il ne faudrait pas, sans la bannière de Marie à notre tête, nous endormir dans une fausse sécurité. Il s’en faut bien que nous soyions au bout de notre course, bien-aimés compatriotes, nous ne sommes encore qu’un peuple à la fois adolescent et convalescent, car d’un côté nous ne faisons que débuter, et de l’autre les plaies encore saignantes qui nous ont été infligées ralentissent sans cesse notre marche vers le progrès. Mais n’importe, le réveil national est sonné - n’allons pas, après cela, sonner l’alarme de la retraite et du découragement. Travaillons comme un seul homme, n’ayant qu’un corps et qu’une âme, pour le plus grand bien de notre petit peuple si longtemps malheureux, si longtemps oublié.
Un mot de plus, Mesdames et Messieurs, et j’ai fini: Soyons unis. *L’union fait la force+, tout comme la division amène la défaillance. Que cette agglomération de tous ces membres épars, venus de toutes les provinces de notre chère Acadie, s’unisse aujourd’hui de concert dans un même cœur et dans un même sentiment de fraternité.
C’est pour cela que nous sommes venus de loin nous unir à nos compatriotes de l’Ile du Prince-Édouard, nos frères par le sang, par la langue, et surtout par une même foi - la foi de nos ancêtres. Nous sommes venus resserrer les liens qui nous rattachent déjà de si près, et leur dire que nous les aimons, que nous leur portons le plus vif intérêt, et que nous leur garderons dorénavant, au fond du cœur, un souvenir ineffaçable. Des exilés qui se retrouvent, messieurs, après de si long malheurs, s’aiment d’un amour tout particulier, - et nous voulons que ce soit le cachet du nôtre envers eux.
Nous les remercions enfin de l’accueil bienveillant qu’ils nous ont fait et de la généreuse hospitalité qu’ils nous ont offerte.
Merci, maintenant, Mesdames et Messieurs, en mon propre nom, de la bienveillante attention que vous venez de me prêter.