Skip to content Skip to navigation

La langue Acadienne

Journal : 
Année : 
1884
Mois : 
3
Jour : 
13
Titre de l'article : 
La langue Acadienne
Auteur : 
Pascal Poirier
Page(s) : 
02
Type d'article : 
Langue : 
Contenu de l'article : 

LA LANGUE ACADIENNE

Un grand nombre de Français s’imaginent que les Canadiens parlent un jargon formé d’un peu de vieux français et de beaucoup d’Iroquois et d’Algonquin. Les Canadiens, de leur côté, affirmaient, jusqu’à ces derniers temps, et beaucoup le croient encore, que le langage des Acadiens est un patois à peu près inintelligible.

Les uns et les autres sont dans l’erreur. Il y a peu de départements en France où le paysan parle un français aussi pur qu’au Bas Canada, et le patois proprement dit n’existe nulle part en Acadie.

L’idiome que parlent les Acadiens est une des branches les mieux conservées de la langue d’Oil. C’est identiquement la langue qui se parlait au seizième siècle, et qui se parle encore aujourd’hui, dans l’Ile de France, dans le Maine, la Touraine, L’Orléanais, la Champagne. De sorte que si nos origines acadiennes étaient perdues, nous pourrions toujours, au moyen de notre parler, les retracer jusqu’à leur source, et reconstituer notre blason français.

Ce n’est pas que la langue française ne soit altérée sous quelques rapports, en Acadie, depuis 1604, ou plutôt depuis 1632, date véritable de la fondation du pays. Elle s’est altérée dans une certaine proportion au Canada, et même en France.

Les termes anglais désignant les inventions modernes, vapeur, chemin de fer, électricité ont fait interruption de tous côtés dans le domaine de la langue française, et ont été suivis de près au Canada par les [illisible] du commerce, et, en France, par ceux du sport. Mais dans ses parties essentielles, dans sa physionomie toute française, dans son vocabulaire des choses du passé, dans ses locutions et tournures gauloises, dans ses proverbes, dans sa prononciation, le parler des Acadiens est ce qu’il était il y a deux siècles et demi.

Pour bien juger de la valeur intrinsèque et des ressources littéraires d’une langue nouvellement formée, il faut considérer ce qu’elle est susceptible de produire dans des mains habiles, et ne pas trop s’attarder à analyser ses formes grammaticales actuelles. Quand Rabelais a écrit Pentagruel et Gargantua, les lois de la langue française étaient encore tâtonnantes et indécises. Elles ne furent fixées qu’au siècle suivant. Chaucer est inintelligible pour la plupart des lecteurs anglais; et c’est du chaos des dialectes italiens que Pétrarque a façonné la langue musicale par excellence des temps modernes. Une langue populaire est un joyau brut. Le lapidaire, c’est à dire l’écrivain de génie qui s’empare, ne lui demande que la transparence de l’eau et la pureté des couleurs. C’est un bloc de marbre entre les mains d’un sculpteur. L’homme à l’équerre et au compas, le grammairien, vient ensuite et pose les règles.

Dans aucun pays du monde, le langage populaire n’est le langage limé, frotté et policé que nous trouvons dans les auteurs. Il n’en est que la matière première. Même à Rome, à côté du latin savant dont Cicéron et Virgile nous ont laissé les formes les plus parfaites, il y avait le latin du peuple, que Quintitien appelle sermo quotidianus, et que vraisemblablement plus d’un chevalier et d’un père conscrit parlaient. Ainsi, l’idiome acadien n’ayant jamais été écrit, il ne faut pas lui demander les constructions savantes de la grammaire.

Ce n’est pas là que git sa richesse; c’est dans ses locutions prises aux sources primitives de la langue et fidèlement conservées; c’est dans le génie de certaines constructions naïves et savantes en même temps, et surtout dans son vocabulaire.

Le plus grand nombre des vocables acadiens se trouvent, quoique légèrement modifiés en certains cas, dans le dictionnaire de l’Académie; d’autres ont retenu l’ancienne signification française et en sont demeurés là; quelques uns à côté de l’acception primitive qui subsiste encore, ont reçu des applications nouvelles; il y en a, de formation récente, qui viennent de l’anglais, et dont le travail d’assimilation est si complet que leurs éléments constitutifs disparaissent entièrement, comme assouer, pour actionner, intenter un procès, sévèrer pour arpenter; mais ceux là même qu’on ne trouve pas dans les grands dictionnaires ont conservé une physionomie, ou, comme dirait Montaigne, un visaige si français, qu’il est impossible de ne pas les reconnaître pour des fils de la grande et belle famille française. Les formes prototypiques et essentielles des mots, verbes et substantifs, sont identiquement celles de nos meilleurs vocables français, et cela suffit pour établir l’homogénéité des deux langues.

L’acadien se recrute, au reste, où le français s’est recruté, du celtique, du teuton, de l’anglo saxon, du grec, du romain et du latin. Plusieurs mots acadiens ont même adouci les aspérités de leurs racines, que le français s’est incorporées sans les digérer, ceux surtout qui proviennent des langues du nord, tandis que d’autres voilent à peine sous une gaze transparente, les formes, les concours mieux arrondis des mots romans, ou latin dont ils sortent. Ainsi nous disons malfecteur pour malfaiteur, conservant et prononçant le c étymologique du latin malc factor, comme cela se voit encore dans les vieux auteurs français. Nous disons aussi escouer pour secouer, du latin excutio, ajider ou aïder pour aider, de adjuvare, berbis pour brebis, de vervex en [illisible] latinité berbex, et en roman berbitz. Il est fort probable que le peuple de Rome, même du temps d’Horace, prononçait ce mot à peu près comme les Acadiens, puisque l’on trouve berbix dans Pétrone.

Par contre le mot brosse, en anglais brush, et en allemand burste, qui vient du Germain, se prononce brousse, en Acadie, ce qui est plus doux; et abriter, qui vient du vieux tudesque birihan, et selon Disz de l’Allemand bergen, prend la forme adoucie de abrier, qu’on retrouve dans l’ancien français.

Une particularité remarquable du parler acadien, c’est la tendance, bien plus prononcée que dans le parler canadien et français, à convertir la voyelle o, qui est comparativement dure, en la diphtongue ou qui est plus douce. Ainsi, contrairement à ce qui existe en français, les voyelles latines o et u, dans tous les mots en omme et en onn, où elles sont conservées, se prononcent ou, en Acadie. Homme devient houme, pomme poume, bonne boune. La règle ne s’applique qu’aux mots dérivés du latin, où les voyelles o et u formaient la pénultième, et qui ont une prononciation pleine en français. Lorsque le son est nasal en français, comme il arrive pour tous les dérivés des mots latins se terminant en o, la prononciation acadienne ne diffère pas de celle conservatoire; missio, donne mission, à Shédiac comme à l’aris, cardo, chardon, nomen, nom. Mais bonus, qui au masculin, fait bon, se prononce boune au féminin : une boune poume. Dans bonne le son est plein, tandis que dans bon il est nasal.

Cette permutation de l’u ou de l’o, en ou, excepté les mots qui se terminent en omme et en onne, est très commune dans la langue française : gula a fait goulu, goulot, dérivés de goule; dubitare a fait douter, amor, amour. Je trouve cependant une note discordante à cette harmonie : dans plusieurs endroits acadiens j’ai entendu prononcer jornée pour journée. C’est l’inverse de la loi que nous venons de constater. D’où vient cette exception ? Est-ce de ce que l’u de diurnus est long, et qu’il est bref dans gula et dubitare ? Ce ne peut pas être cela, cependant, puisque le mot même avec lequel j’ai commencé ma phrase, d’ou vient de unde, qui est long et se prononce en Acadie de la même manière qu’en France.

Ce qui est certain, c’est que l’o latin (et roman) se prononçait ou, et que la prononciation de l’u ne différait guère de celle de l’o. Par conséquent houme est plus près de son radical homo que homme, et boune, de bona que bonne. Au reste, prononçait houme, que l’on écrivait hom, home, au Moyen Âge, et même au XVIe siècle. Rabelais écrit marmouner [mot conservé en Acadie pour marmotter] entouner pour entonner, gabiouner pour gabonner; et grand nombre d’autres écrivains antérieurs au XVIIe siècle écrivent comme lui. Ces mots se prononcent encore aussi dans plusieurs provinces de France, notamment en Berry.

Pour ce qui est du parler en général, la prononciation n’est certainement pas moins française en Acadie qu’au Canada. J’ose même dire qu’elle se rapproche davantage de la prononciation des environs de Tours et du centre de la France, laquelle est à peu près celle du théâtre de Molière. La prononciation canadienne est plus normande.

Le caractère normand du parler canadien se montre surtout dans les mots terminés en oi, moi, toi, droit, je crois, que le peuple et, quelques fois, les personnes instruites, prononcent moé, toé, draitte, ou drette, je croé ou je creis. C’est encore ainsi que les habitants du Guernesey prononcent ces mots. Disons en passant, que roi, loi, etc., se sont prononcés primitivement rey, ley, rei, lei, et qu’il n’y a pas encore bien des siècles que l’on disait aveine pour avoine, du latin avena, à la cour de France. Il est même resté de cette prononciation Avesnes [pour avoine] nom du chef de l’arrondissement du Nord. On sait, au reste, l’influence qu’a eue le parler de la cour des ducs de Normandie sur celle des rois de France; et si la langue d’Oil a prévalu sur la langue d’Oc, cela est dû incontestablement à la prépondérance politique du nord.

Il y a aussi une différence notable entre la prononciation acadienne, et la prononciation canadienne des lettres qu, qu, di, tu, suivies d’une voyelle. Parmi le peuple du Canada la prononciation de ces mots est indécise. Elle prend souvent une forme dure, cuyau pour tuyau, le bon yeu pour le bon Dieu, ti pour qui, un yueux, ou quelque chose d’approchant, pour un gueux, le yable pour le diable. Dans mon pays la prononciation de ces mots s’adoucit à la manière italienne et romane : qui se prononce ichi, comme le c italien dans cicerone et dans le ch anglais dans chip. Le gu de gueux se prononce comme le g anglais de gin.

Mais comme je me propose de faire une étude sur cette particularité de prononciation, je n’en dirai pas davantage ici.

Le langage canadien a un point de supériorité sur le parler acadien, c’est la conjugaison des verbes. Notre conjugaison, en Acadie, est défectueuse et très primitive. Sauf les auxiliaires, tous nos verbes, ou à peu près, se conjuguent régulièrement dans tous leurs temps, et nous n’avons du subjonctif que le présent. De plus le j’ons et le j’avons se sont conservés dans plusieurs centres acadiens. J’ai, tu as, il a, j’avons, vous avez, ils ont ou ils avont. Par contre, l’emploi du pronom indéfini on pour nous, est bien moins répandu au Canada.

Mais ce n’est pas, comme je l’ai dit plus haut, dans les finesses de la grammaire qu’il faut chercher la physionomie native d’une langue qui n’a jamais été écrite, c’est dans son vocabulaire et dans l’ordonnance, la formation naturelle de sa phrase. Voyez quel parti George Sand a su tirer du patois du Nord de la France dans la Petite Fadette et dans François le Champi ? Quel arôme champêtre dans ce parler naïf, primitif, simple, limpide, diaphane, comme l’âme des paysans qu’elle met en scène ! « Retirance » pour logis, « oubliance » pour oubli, « le feu follet ne fait du mal qu’à ceux qu’il épeure. » « Madelon était bien malcontente de lui, » toutes ces expressions et une foule d’autres, que l’Académie n’admet pas, et qui rassemblent, sous la plume charmeresse de George Sand à du français le plus pur, donnent une suavité infinie à ses deux petits romans.

J’ai souvent rêvé de réhabiliter de cette manière nos mots acadiens les plus expressifs, nos locutions les plus gauloises. N’ayant ni les moyens, ni les talents nécessaires pour écrire un roman, j’ai fait de la compilation, et quelques fois de l’étymologie. Rabelais seul m’a donné trois ou quatre cents mots et tours acadiens, dont le dictionnaire des Quarante ne fait pas mention. Quel travail intéressant et utile ce serait de retracer l’histoire de nos mots et locutions, à peu près comme M. Tanguay a reconstruit la généalogie de nos familles !

Charles Nodier nous dit qu’il faut chercher dans les patois toutes les origines de la langue française, et Nisard veut « un garde de sceaux de l’étymologie. » Il est certain qu’il y a, au Canada et en Acadie, une mine considérable, inépuisable de mots et de locutions à exploiter; et si jamais notre littérature nationale attire sérieusement l’attention des littératures étrangères, et s’impose à celle de la France, ce sera quand nos écrivains sauront judicieusement tirer parti des richesses ignorées de notre idiome, et insérer dans leurs œuvres d’art, comme des joyaux précieux exhumés de la poussière de l’antiquité, nos belles et vieilles locutions françaises.

PASCAL POIRIER.