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Shédiac, Jeudi, 21 Février 1884 L’abbé Hubert Girroir.

Journal : 
Année : 
1884
Mois : 
2
Jour : 
21
Titre de l'article : 
Shédiac, Jeudi, 21 Février 1884 L’abbé Hubert Girroir.
Auteur : 
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Page(s) : 
2
Type d'article : 
Langue : 
Contenu de l'article : 

Shédiac, Jeudi, 21 Février 1884

L’abbé Hubert Girroir.

Un saint prêtre, un grand patriote vient de mourir. Les acadiens de la Nouvelle-Ecosse, en perdant l’abbé Girroir, ont véritablement perdu leur père, car cet homme de bien, pendant les trente ans de sa vie sacerdotale, a été le plus ferme soutien de leur nationalité. C’est le 25 janvier, à son presbytère du Havre à Boucher, qu’il est mort.

M. Girroir appartient à l’une des familles françaises les plus fortement trempées de toute l’Acadie. Son aïeul devait se trouver parmi les intrépides qui, embarqués à Grand Pré le 10 septembre 1755, s’emparèrent du vaisseau anglais qui les déportait.

M. Rameau disait de son père, Joseph Girroir, brave navigateur qu’il avait bien connu : J’ai parcouru la Nouvelle-Orléans, le Canada et l’Acadie, et je n’ai pas trouvé une intelligence aussi bien placée que la sienne. Il aurait pu ajouter : et que celle de son fils Hubert.

Pour faire ses études, pour devenir prêtre, car c’était là sa suprême aspiration, le jeune Hubert vendit une goélette, ou une part de goélette, qu’il possédait en commun avec ses frères, puis il entra au séminaire de Québec. Il avait déjà reçu un commencement d’instruction considérable; à Tracadie même, lieu de sa naissance, et à Halifax, au Collège Sainte-Marie, où il avait passé dix-huit mois : mais ce qu’il fallait à l’apôtre futur des Français de la Nouvelle-Ecosse, c’était une éducation française; et Dieu, qui avait frappé son âme du rayon céleste dont il illumina Saül sur le chemin de Damas, ou plutôt qui l’avait réchauffé au buisson ardent qui parla à Moïse dans le désert, Dieu, dis-je, avait imprimé au fond de son âme l’amour du sacerdoce, et un désir violent, immense de se dévouer pour ses frères.

Dans ses longues navigations, seul, sur le pont de sa goélette, il songeait, la nuit, en regardant le firmament bleu, à la sublimité du prêtre qui consacre l’Hostie et qui absout le péché, et il disait : Oh! si j’en étais digné! Quand les tempêtes équinoxiales assaillaient sa frêle embarcation de pêcheur, il se fortifiait contre l’ouragan, en songeant que ses compatriotes n’étaient eux-mêmes que les débris d’un grand naufrage, et que le péril le plus à craindre, pour les siens, était leur envahissement complet par les nationalités étrangères.

C’est ainsi qu’il arriva à Québec vers 1814, brisé aux luttes de la mer, images des luttes qui l’attendaient dans la vie; très instruit dans la langue anglaise, qu’il avait étudié à Halifax et dont il devait plus tard tirer un puissant secours en faveur de la cause française, et toujours obsédé de la pensée de se consacrer à Dieu pour mieux sauver les âmes et la nationalité des siens.

Son cours d’études classiques, fut brillant, et, au grand séminaire où il entra au sortir de ses classes, non seulement il brilla mais il édifia.

Ses compagnons de classe, après plus de trente ans de séparation, parlent encore de lui avec émotion. Pour les grands il était avant tout un gai et spirituel compagnon, pour les jeunes un défenseur sinon toujours heureux, du moins toujours dévoué. On cite plusieurs traits de dévouement qui font honneur à son courage et à sa charité.

Il se faisait aussi remarquer pour sa force physique et son extrême agilité. Pendant le carnaval de 1852–M. Girroir était alors ecclésiastique–un patineur américain, soi disant champion du continent, vint à Québec, et lança par l’entremise des journaux, un défi à tous les patineurs du Canada, pour un enjeu de vingt-cinq Louis.

Personne n’osait relever le gant.

Un ami de M. Girroir lui apporta, un matin, la gazette dans laquelle s’étalait le défi de notre gascon américain.–Tu es un excellent patineur, lui dit-il, si tu acceptais le défi?

–Au fait, reprit M. Girouard, j’en ai grand’envie.

Une demi heure après il frappait à la porte du directeur du Séminaire.–M. le directeur, dit-il, voulez-vous me permettre de patiner contre cet américain qui se dit le champion du continent?

Quelque extravagant que parut ce dessein, le directeur, qui connaissait la grande agilité de M. Girroir sur les patins, et qui, au reste, le savait incapable d’une résolution inconsidérée, le référa à l’archevêque, Mgr Sinai.

Celui-ci, en entendant l’étrange proposition de son « Acadien, » comme il appelait M. Girroir, éclata de rire, et lui demanda s’il perdait la tête.

–Vous n’y pensez pas, dit-il; et votre soutane?

–Je la relèverai.

–Mais où trouverez-vous cinquante louis… à perdre?

–J’ai cette somme en banque, monseigneur, et d’ailleurs, je ne perdrai pas.

–Et si vous gagnez, que ferez-vous de cet argent?

–J’ai mon idée sur là-dessus, répondit en rougissant le jeune ecclésiastique.

–Pourrait-on savoir au moins quelle est cette idée, reprit l’archevêque un peu piqué, et surtout étonné de l’étrange persistance de son « Acadien. »

–Je donnerai cet argent aux pauvres.

L’archevêque réfléchit quelques temps, puis il dit à M. Girroir : c’est bien, allez, mais c’est une sottise que vous faites.

Quelques heures après cet entretien, qu’un témoin de toute l’affaire m’a raconté, et que je ne fais ici que transcrire, un ami de M. Girroir allait trouver le champion patineur pour lui annoncer que son pari était accepté, et que les cinquante louis étaient déposés entre les mains de la tierce personne désignée. Il ajoutait que c’était le désir de son ami que le tournoi eût lieu sans bruit, et sans annonce dans les journaux.

Le lendemain, les deux patineurs se trouvaient en présence sur le Skating Rink de Québec, accompagnés de trois juges du tournoi et d’un petit nombre de curieux, parmi lesquels on remarquait quelques ecclésiastiques.

L’Américain attacha à ses pieds une superbe paire de patins, et, se lançant sur la glace polie comme un miroir, il exécuta quelques tours de force qui démontraient sa grande agilité dans ce genre d’exercice. M. Girroir, après avoir retroussé sa soutane sous sa redingote, comme il l’avait promis à Mgr Sinai, entra dans la patinoire avec des patins du pays battus à la forge et assujettis à ses pieds au moyen de bouts de bitord qui n’étaient rien moins qu’élégant.

L’Américain sourit superbement en apercevant ce costume.

–Quel est votre nom? dit-il à son concurrent, et s’avançant vers lui et s’inclinant avec politesse.

–Hubert Girroir, monsieur. Et vous, me ferez-vous le plaisir de me dire comment vous vous nommez?

–Mon nom est Albumazar, répondit l’Américain, qui avait, on ne sait pourquoi, substitué ce nom arabe à son nom propre, que personne à Québec n’a jamais su.

Aussitôt M. Girroir écrivit sur la glace, en lettres légèrement contournée et parfaitement lisibles, A-l-b-u-m-a-z-a-r.

–Faites-en autant de mon nom, dit-il, en s’adressant au champion patineur de l’Amérique.

Celui-ci détacha lentement ses patins, et après avoir présenté la main à M. Girroir, il dit aux juges du tournoi : donnez les cinquante louis à ce gentleman.

Ce fut un événement au séminaire de Québec.

L’année suivante, 19 février 1853 M. Girroir fut ordonné prêtre, et, en attendant l’ouverture de la navigation il fut envoyé à Lévis, où il demeura trois mois, en qualité de vicaire. Avec le premier bateau à vapeur ou la première goélette descendant le fleuve, il reprit le chemin de sa chère Acadie, le cœur plein de pressentiments moroses, mais fort pour la lutte et préparé à tout souffrir et à tout subir pour Dieu et ses frères. Le prêtre, selon l’idée qu’il se faisait de cette dignité sublime, le prêtre qui est sacrificateur à l’autel, doit se résigner, à l’exemple du maître, à devenir victime partout ailleurs, même entre les mains des siens.

L’évêque d’Halifax lui confia la cure de Notre-Dame d’Arichat. Arichat est le bourg français le plus considérable du Cap-Breton et de toute la Nouvelle-Ecosse. C’est le chef-lieu du comté de Richmond. Cette petite ville possède un superbe port de mer, vaste bien abrité, et est peuplé d’une vaillante population de pêcheurs, de [illisible…] qui sont tous demeurés catholiques, et qui se souviennent toujours de la France.

M. Girroir avait là devant lui un terrain tout préparé, une paroisse capable de le comprendre et de le seconder. Il se mit à l’œuvre avec un zèle infatigable. La langue française, pressée, envahie de tous côtés par la population et le commerce anglais, menaçait de se perdre. Il jeta toute son énergie de ce côté, comprenant que là était le mal le plus à craindre. Il fit d’abord ouvrir des écoles primaires, puis en 1856, les Dames de la Congrégation prenaient possession d’un grand et beau couvent qu’il venait de terminer.

Singulière [illisible]! Le seul couvent de femmes enseignantes qui eût jamais existé en Acadie, avait été ouvert par des religieuses de la même Congrégation, un siècle auparavant, à Louisbourg, dans l’Ile du Cap-Breton, l’Ile Royale, alors sous la domination française.

Après une agonie d’un siècle, la race acadienne ouvrait de nouveau les yeux à la vie : elle n’était pas morte.

Son couvent terminé, sans prendre un instant de repos, M. Girroir se remit à l’œuvre comme s’il n’y eut encore rien de fait. Il voulait un collège. Mais où recruter des professeurs français, un personnel enseignant? Les communications avec la France et le Canada étaient alors excessivement difficiles, et l’Acadie n’existait plus, depuis longtemps, pour l’un ni l’autre de ces deux pays. Ne trouvant pas de communauté religieuse qui consentit à prendre la direction de son collège, il s’adressa aux frères des Ecoles Chrétiennes. Ceux-ci acceptèrent– noble et sublime dévouement!–et en 1861, ils ouvraient des classes où la langue française, pour la première fois depuis la fondation du pays, était enseignée aux garçons, aux jeunes Acadiens.

De si heureux commencements ne devaient pas avoir de suite.

Je ne veux pas ici, sur les cendres d’un homme qui sut pendant les trente et un ans de sa vie sacerdotale, conserver, en présence d’obstacles délibérément soulevés sur ses pas, la plus extrême modération, rappeler les lugubres souvenirs du passé. Jésus Christ, qui aima spécialement son peuple et qui fit une vertu du véritable patriotisme, que lui-même enseigna à la terre, quia moriturus erat pro génie, tient dans sa main les châtiments et les récompenses, et nul excepté l’homme juste et vertueux, n’est grand devant lui, fut-ce un empereur, fut-ce un archevêque. Au reste, une nouvelle génération est apparue, et de nouveaux juges, plus tolérants, à l’esprit large et au cœur compatissant, se sont levés dans Israël. Nous n’avons pas lieu de nous plaindre, mais plutôt de remercier et de bénir.

Pendant un voyage qu’il fit à New York, M. Girroir eut la douleur de voir son Académie française des Frères fermés, et ceux-ci renvoyés du diocèse de Mgr McKinnon. Lui même, à quelque temps de là, fut transféré à Acadieville. Il avait été dix ans curé d’Arichat.

Le reste de sa carrière, jusqu’à la mort de Sa Grandeur Mgr Connolly, survenue en 1877, a été une série d’actions d’entreprises généreuses, faites en vue de la nationalité acadienne, et brisées avant maturité.

A Continuer.