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Deux projets

Journal : 
Année : 
1884
Mois : 
5
Jour : 
8
Titre de l'article : 
Deux projets
Auteur : 
Evangéline
Page(s) : 
2
Type d'article : 
Langue : 
Contenu de l'article : 

DEUX PROJETS.

Depuis plusieurs mois les journaux canadiens nous tiennent au courant des démarches et des efforts faits dans le but d’organiser à Montréal pour le 24 juin prochain une grande démonstration nationale : c’est le cinquantième anniversaire de la fondation de la Société-St. Jean-Baptiste. Tous les Français de l’Amérique du Nord sont invités à prendre part à ce festin de la patrie et tous peuvent compter sur une fête des plus imposantes dans la plus belle Province du Dominion. Là, on verra ce que peut faire un peuple qui a la France pour mère et qui a su conserver intactes sa religion, sa langue et ses traditions; là, on se convaincra de l’importance du rôle qu’est appelé à jouer le peuple canadien et que ce rôle après tout c’est celui du peuple acadien. Nul doute que le bienveillant appel fait aux Acadiens par la Société St. Jean-Baptiste de Montréal et publié dans les colonnes du Moniteur sera partout favorablement accueilli. Espérons que pour faciliter les moyens de nous rendre à cette invitation les autorités de l’Intercolonial voudront bien nous accorder les mêmes avantages qu’en 1880 lors de la convention à Québec, et que ceux qui sont naturellement proposés à la direction de nos mouvements nationaux négocieront les arrangements nécessaires.

Quand on voit nos frères de la Province de Québec prendre l’initiative d’un projet de réunion nationale quatre et même cinq mois d’avance et inviter tout ce qui est Français dans cette partie d’Amérique à s’unir à eux, ne serait-ce pas le temps pour nous de s’entendre et de se mettre à l’œuvre ? Nous avons nous aussi une fête nationale; pourquoi ne pas se réunir en convention ce jour-là ? Ce qui est bon pour nos frères du St. Laurent, ne peut nous être préjudiciable; nous avons les mêmes intérêts à sauvegarder, nous marchons vers un même but, nous respirons, j’ose dire, un même atmosphère.

En 1881 avait lieu à Memramcook la première convention acadienne dont nos annales font des mentions; là, de toutes les parties des Provinces Maritimes et même du Canada, on s’était donné rendez-vous. C’était un moyen de rallier nos forces disséminées et de retremper nos courages abattus par les revers de tout genre; on se compta et on fut étonné de se voir encore si nombreux. Après environ un siècle d’effacement, d’abandon de nos droits politiques, de notre drapeau, voire même de notre nom, nous étions encore pleins de vie ! le feu gisait sous la cendre, au premier souffle il se raviva. Cette date fera époque dans notre histoire, car elle fixe pour nous une ère de progrès. Ce qu’elle a produit pour nous de résultats sérieux, ce qu’elle renferme de véritable avancement, l’avenir le dira; mais ce dont nous devons reste convaincus, c’est que le mouvement alors imprimé à nos intérêts les plus essentiels a besoin d’être soutenu si nous voulons atteindre le but que nous anticipons.

[illisible] nous constatons les progrès réalisés; la colonisation a pu prendre un moment essor par l’adoption des meilleurs moyens pour encourager et faciliter l’exploitation de nos terres non défrichées, nous nous sommes choisi un jour de ralliement, une fête qui marquera la distance parcourue chaque année dans la voie de notre assomption nationale, l’éducation a aussi reçu une nouvelle impulsion. Maintenant que nous avons fait un pas dans le sens de notre affermissement national, devons-nous rester stationnaires ? Maintenant que nous avons donné les premiers coups aux vieilles racines des préjugés qui nous barraient le chemin, allons-nous enterrer l’arme de notre progrès et nous endormir dans une fausse sécurité ? Non ! nous devons poursuivre notre tâche, nous devons d’un commun accord continuer l’œuvre déjà embauchée. N’allons pas croire que, par le fait que nous avons une fête nationale, que nous sommes une population d’à peu près 120,–000 âmes, que nous jouissons d’une constitution qui nous garantit le libre exercice de nos droits religieux et nationaux, l’œuvre de notre nationalité est achevée. Nous ne sommes qu’au printemps de notre existence nationale et si nous voulons voir la moisson, nous avons tout un travail à accomplir. Une convention générale des Acadiens le 15 août prochain aura pour but de continuer ce travail déjà commencé et de découvrir de nouveaux horizons qui nous permettraient d’agrandir notre sphère d’action. D’après une résolution passée à Memramcook en 1881 cette réunion aura lieu l’Ile du Prince Edouard sans toutefois déterminer la localité où cette convention tiendrait ses assises. L’année dernière à Bouctouche, N. B., un éminent compatriote d’outre détroit, l’Hon. M. Arseneau, rappelait l’arrête en convention de 1881 et proposait que la seconde réunion nationale des Acadiens eût lieu cette année à Miscouche, I. P. E.

La proposition fût ratifiée par tous ceux présents parmi lesquels se trouvaient plusieurs membres du Comité Général d’Organisation; ce monsieur, venu au nom et dans l’intérêt de nos compatriotes de l’Ile, devait, en proposant Miscouche comme lieu de réunion, se faire l’interprète de la majorité des Acadiens de sa Province. Aussi cette belle paroisse composée en grande partie d’Acadiens, est elle située dans la partie la plus centrale de l’Ile, à cinq milles environ de Summerside, station d’arrêt du bateau traversier et jolie petite ville possédant toutes les accommodations désirables pour loger un grand nombre d’étrangers dans le cas où Miscouche ne pourrait le faire; Miscouche possède, en outre, une église assez vaste et un magnifique couvent où peuvent siéger les commissions. Tous ces avantages réunis, seront, je n’en doute pas, sagement pesés par le Comité d’Organisation à qui appartient ce choix. Le programme de cette convention ne peut manquer d’être vaste ? outre la plupart des questions qui ont fait la matière de notre première convention et qui ont besoin d’être retouchées, plusieurs autres sujets de majeure importance doivent se présenter à notre considération. L’on me permettra une suggestion en passant. Dans l’intérêt de notre plus grande union nationale et afin de s’assurer à l’avenir un ensemble d’action plus efficace, il me paraitrait nécessaire de fonder une société nationale dont les membres seraient pris dans nos principaux centres acadiens. Cette société aurait une constitution, des pouvoirs à elle, propres, et, composée de nos hommes les plus instruits et les plus marquants, elle serait comme l’exécutrice des arrêtés de nos conventions en même temps qu’elle prendrait l’initiative dans tout mouvement ou projet tendant à notre avancement. Des sociétés locales pourraient aussi se former sur le même plan et ces organisations de paroisses sous le patronage des curés assimileraient leur action à celle de la société générale.

Ainsi que l’on se mette immédiatement à l’œuvre, qu’on s’organise et que tous travaillent de concert à rendre cette fête de famille la plus avantageuse possible. Déjà quelques uns de nos hommes patriotiques ont fait un mouvement dans ce sens et nul doute que ce premier pas sera suivi d’autres qui assureront la réussite du projet.

EVANGÉLINE
Acadie, 3 mai, 1884.