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Correspondance

Journal : 
Année : 
1893
Mois : 
2
Jour : 
2
Titre de l'article : 
Correspondance
Auteur : 
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Page(s) : 
02
Type d'article : 
Langue : 
Contenu de l'article : 

CORRESPONDANCE.

M. le Rédacteur,—

Il ne s’agit pas de dépenser notre force nationale en lattes fratricides, stériles et désastreuses. De plus ça serait nous rendre ridicules aux yeux de nos ennemis que de jeter nos plumes à tous les vents, nous exposer aux intempéries, souffrir du froid, quand nous avons tant besoin de toute la chaleur du vrai patriotisme pour conserver, et surtout fortifier notre vie nationale. Cedit in vanum labor.

Il est vrai, le caractère gaulois est naturellement belliqueux, et nous avons mérité notre bonne part de ce défaut; mais, à l’exemple de la mère patrie, faisons-en une vertu. Travaillons à consolider les bases de notre existence par un mutuel concours, concentrons nos efforts vers nos intérêts communs, et réservons nos armes pour renverser les obstacles qui s’opposent à notre progrès.

La jalousie est toujours une mauvaise conseillère; méfions-nous en, car elle est toujours infiniment dangereuse, et quand elle pousse ses excès jusqu’à s’imposer même des torts réels, pour satisfaction personnelle, elle est abominable; maudissons la!

Sans indiscrétion, demandons nous sobrement, pourquoi sommes nous si facilement portés à pardonner les fautes, voire même les torts, que nous rencontrons chez les étrangers au milieu desquels nous vivons, quand nous nous donnons tout de mal pour condamner nos frères qui sont souvent innocents? Pourquoi portons nous avec tant de peine l’avancement, le succès, des nôtres, quand nous acceptons généreusement l’ascendant de ceux qui sont souvent nos ennemis jurés? Pourquoi refusons nous souvent un simple service à un compatriote qui peut se trouver dans le besoin, quand nous sommes d’un zèle à outrance pour un étranger qui peut se passer de nous? Pour répondre, il faut tout simplement avouer, que nous sommes des imbéciles, des jaloux et des traîtres quand nous agissons de la sorte.

* * *

Que sommes nous? Nous nous appelons pompeusement un peuple, une nation. Je suis bien loin de voir aucun mal à cela. Au moins l’Acadie française a été fondée pour devenir un peuple grand, une nation forte. Mais le pillage, l’exportation presqu’entière de nos pères, les haines et les mépris, que les Anglais se sont fait gloire d’inscrire sur leurs drapeaux vainqueurs contre notre existence, étaient plus que suffisants, pour balayer à jamais du sol natal, un peuple cent fois plus fort que le notre. Cependant 130,000 Acadiens français existent encore dans le royaume conquis avec de telles armes.

Nous y sommes, et voilà ce qui cause l’étonnement de nos ennemis qui avaient juré notre complet anéantissement. Sans doute, nous sommes encore noyés, au milieu d’une population étrangère, nation riche, influente, instruite, dirigeante à cause de son prestige. Mais nous nous multiplions, c’est notre droit; nous nous instruisons, c’est notre devoir; nous nous enrichissons, c’est notre ambition; nous montons graduellement à notre part de responsabilité dans l’administration générale des affaires, nous y tenons. Nous exigeons même les droits que notre régime constitutionnel réserve à notre population toujours grandissante.

Nous sommes Acadiens, fondateurs de ce pays; nous avons pour croyance dogmatique la religion catholique; nous parlons le français, la langue la plus belle, la plus polie, du monde civilisé, et pourquoi aurions nous honte de notre nom?

Tenons à ces titres qui sont l’âme de notre existence, soyons sans défaillance en ce qui constitue la base réelle de notre futur développement, de notre progrès et de notre succès final. La liberté nous ouvre les portes de l’avenir, soyons confiants, et marchons en avant sous l’œil paternel du Dieu des nations. Les destinées des peuples sont toujours entourées de mystères que le regard humain ne peut pénétrer, mais l’homme de foi s’appuie sur le bras de la Providence qui le guide dans les sentiers de la vie.

* * *

Dieu n’appelait-il pas son peuple les enfants d’Israël qui vivaient sur une terre étrangère, sous le joug de la servitude, et souffrant toutes les horreurs de la plus cruelle persécution? Et ce peuple n’est-il pas devenu l’un des plus grands de la terre sous la direction des chefs que le Seigneur suscitait du milieu d’eux?

Du milieu d’eux, mais non du milieu des races étrangères, qu’un sentiment d’intérêt personnel aveuglait, ne l’oublions pas sans Moïse et Aaron, les Hébreux seraient ils jamais sortis de la terrible servitude de l’Egypte? Seraient-ils jamais entrés dans la terre promise? Non, jamais! Et c’est ainsi que, dans l’histoire de tous les peuples de la terre, nous trouvons toujours leur salut entre les mains des chefs que les circonstances font sortir de leurs rangs pour guider leurs forces générales vers un intérêt commun.

Notre petit peuple acadien sort à peine de sa longue enfance. Il franchit le seuil de l’adolescence pour se précipiter vers l’âge de la vérilité. C’est sans doute l’époque la plus critique de notre histoire. Car, c’est à cet âge que les peuples, comme les individus, sont le plus exposés à fourvoyer leur avenir, et qu’ils ont le plus grand besoin de guides sages, prudents et éclairés, pour les conduire dans les voies au salut temporel comme dans celles du salut éternel.

Ce sont les besoins du peuple qui demandent l’existence d’un chef, et non l’ambition d’un chef, qui s’impose à l’obéissance d’un peuple. Un roi, sans royaume, est simplement un esclave; de même qu’un royaume, sans roi, est l’esclavage elle-même, disait un économiste français.

Mais laissons là, ces hautes sphères, du grand monde, soi-disant civilisé, et descendons à notre existence réelle, comme peuple Acadien, dans les circonstances particulières où nous place l’état des choses présent.

* * *

En face de l’histoire, il serait plus juste de dire que toute la population de notre jeune Puissance du Canada, ne forme aujourd’hui, qu’un seul peuple, qu’une seule nation. Mais remarquons bien, qu’il est convenu, que chaque nationalité, qui forme ce peuple, a le privilège reconnu, comme signe de ralliement national, de lever haut le drapeau qui rappelle les gloires et les vertus de ses ancêtres, qui réveille un sentiment de saine ambition dans les combats présents de la vie. Ainsi toutes les gloires, toutes les vertus de nos pères, voilà ce que nous voulons perpétuer pour faire grande, puissante et progressive notre commune patrie, le Canada. Or, si toutes les nationalités s’affirment individuellement, pourquoi faire un reproche aux Acadiens? Nos élans patriotiques peuvent-ils être inférieurs à ceux des autres nationalités?

N’oublions pas que nous sommes les enfants du sol de l’Acadie française, comme les Acadiens le sont de la Nouvelle-France. Quand nous sommes chez nous avec une loyauté parfaite et entière envers nos vainqueurs les nationalités sœurs qui sont venues partager avec nous notre sol natal, nos ressources, notre glorieux avenir sur cette terre d’Amérique, que nous avons colonisée, ne devraient-elles pas, pour le moins, nous laisser jouir en paix des privilèges qu’elles exigent pour elles mêmes?

Quand chaque nationalité réclame le nom de peuple pour les siens, nous réclamons aussi notre place avec des droits doublement acquis. Pourquoi sommes nous encore comparativement peu nombreux! c’est parceque nos pères ont été exilés par milliers sur une terre étrangère pour y mourir de faim et de misère. Pourquoi sommes-nous pauvres! c’est parce que nos vainqueurs se sont emparés de tous nos biens. Dans ces circonstances peut on s’étonner si l’éducation fait encore défaut parmi nous?

Comme sujet britannique nous voulons la liberté accordée aux autres nationalités; comme catholiques nous voulons le respect de nos croyances; comme Acadiens nous voulons grandir, prospérer comme peuple et fournir notre part au succès de notre pays commun.

Loin de vouloir empiéter sur les droits des nationalités sœurs, ne nous sommes nous pas résignés au contraire jusqu’ici, à subir généreusement l’humiliation de leurs exigences qui avaient pour but leur propre avancement au détriment du notre?

A. B. C.