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La colonisation

Année : 
1891
Mois : 
2
Jour : 
5
Titre de l'article : 
La colonisation
Auteur : 
Batiste
Page(s) : 
2
Type d'article : 
Langue : 
Contenu de l'article : 

LA COLONISATION

M. le RÉDACTEUR,

Je voudrais qu’une plume plus capable que la mienne, ou plutôt que quelqu’un plus capable de moi, prit à tâche de traiter le sujet de colonisation. Je ne prétends pas, M. le Rédacteur, approfondir sur lequel je vais écrire quelques lignes, parce que je n’en ai pas l’habileté, mais tout simplement d’y attirer l’attention de quelques-uns de vos lecteurs, capables de traiter cette intéressante question de la manière qu’elle le mérite.

Voici donc, ce que je désire écrire. C’est un fait indiscutable que nos anciennes paroisses acadiennes sont accablées de population. (Je parle de l’Ile du Prince-Edouard, et je ne doute pas que le même état de choses existe au Nouveau-Brunswick et à la Nouvelle-Ecosse). Sur l’Ile donc, Rustico, Ste-Anne de Hope River, Miscouche, Mont-Carmel, St-Jacques, Tignish, sont peuplées outre mesure, et, ici à Bloomfield, quoique récemment établie, la gêne commence à se faire sentir; on a commencé à morceler les terres.

Et comme il est impossible pour cet excès de population de se procurer du terrain, vu qu’il n’y a pas à en avoir dans aucune partie de l’Ile qu’à des prix très élevés, beaucoup se livrent à la pêche et d’autres entreprennent de faire vivre une famille en travaillant à la journée. Ceux qui s’occupent de pêche, à part quelques rares exceptions, n’y arrachent qu’une chétive existence et y souffrent mille misères, de plus les enfants grandissent avec les mêmes inclinations, de sorte qu’arrivés à l’âge de s’établir, il leur est très difficile de s’attacher à aucun autre métier.

Comme il n’y a plus de chantiers sur l’Ile, parce que nos forêts sont presque entièrement détruites, les ouvriers à gages doivent pour la plupart compter sur les fermiers pour leur subsistence, mais les travaux agricoles ont depuis quelques années subis une telle révolution, que généralement, la plus grande partie des cultivateurs ont suffisamment de ceux qui dépendent immédiatement d’eux, à l’exception de quelques journées au temps des semailles et des récoltes, ce qui est un bien maigre revenu pour nos ouvriers journaliers.

De conséquence de ce malheureux état de choses, est que pour beaucoup de nos honnêtes et braves concitoyens il est très difficile de pouvoir à l’entretien de leurs familles, avec ce qu’ils peuvent gagner dans leurs voisinages, et en grand nombre de nos meilleurs hommes s’éloignent de leurs familles, pour émigrer aux Etats Unis, afin d’y gagner leur pain.

C’est déjà, M. le Rédacteur, un bien grand mal, mais ce n’est pas tout; beaucoup parmi ceux qui possèdent un lopin de terre, prêtent beaucoup trop l’oreille à nos acadiens errants, et baissent par se faire croire, qu’il leur sera impossible, de se créer une honnête aisance en s’attachant au sol qui leur ferait respire l’air pur de nos campagnes. En conséquence, ils s’en vont eux aussi s’enfermer dans les usines, abandonnant ainsi la plus noble des occupations, et s’éloignant de tout ce qui leur est cher, afin de gagner quelques piastres sonnantes et bien plus roulantes, trop souvent au sacrifice de leur santé.

Quoique le mal ait déjà jété de profondes racines, je crois qu’il existe encore un remède capable d’en arrêter le progrès.

Votre etc.,

BATISTE.
Bloomfield, 10 janv. 1891.

***

[Nous aimons à croire qu’un bon nombre de nos lecteurs pensent comme notre correspondant de Bloomfield au sujet de la colonisation. C’est une question importante, vitale; personne ne devrait s’y montrer indifférent. S’emparer du sol, le défricher, le cultiver, voilà évidemment le plus sûr moyen d’arriver à l’indépendance. Quand nous voyons, tous les ans, des essaims de jeunes gens, l’avenir de notre peuple, prendre le chemin de l’exil, un sentiment bien pénible s’empare de notre âme. S’ils trouvent quelques piastres à gagner dans les manufactures et les chantiers de la République voisine aussi trouvent ils trop facilement les moyens de les dépenser. Et il est un fait bien établi aujourd’hui par l’expérience, c’est que le petit nombre seulement de ceux qui font la […] de s’expatrier réussissent à se créer une modeste aisance. Nous connaissons plusieurs jeunes gens qui sont partis l’automne dernier de ce comté pour aller travailler aux Etats-Unis qui pourraient maintenant nous en dire quelque chose. Un bon nombre d’entre eux ont déjà été forcés de s’en revenir, tandis que quelques uns de leurs compagnons, encore moins chanceux qu’eux ne peuvent pas revenir parce qu’ils n’ont pas l’argent nécessaire.

Si, comme le remarque notre correspondant, les terres sur l’Ile du Prince-Edouard ne suffisent plus à la population, il n’en est pas encore ainsi de notre province qui pourrait nourrir une population vingt fois plus nombreuse que celle qu’elle contient aujourd’hui. Il y a encore partout dans les différentes parties de la province des terrains magnifiques que n’attendent que les bras robustes du défricheur. C’est donc de ce côté que devrait se diriger le surplus de la population des anciennes paroisses qui se trouvent être aujourd’hui encombrées. RÉDACTION.]