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Jacques et Marie: Souvenir d'un peuple dispersé

Journal : 
Année : 
1888
Mois : 
11
Jour : 
21
Titre de l'article : 
Jacques et Marie: Souvenir d'un peuple dispersé
Auteur : 
Napoleon Bourassa
Page(s) : 
4
Type d'article : 
Langue : 
Contenu de l'article : 

JACQUES ET MARIE

Souvenir d’un Peuple Disperse

Par Napoleon Bourassa

(Suite)

III

A peine étaient-ils en bas que l’ainé des landry s’écria en se laissant choir sur le sol :-- Ah! ça, mes amis, je crois qu’il est bien temps de déjeûner, si nous voulons ne pas laisser un vide dans la liste de nos repas.

- Ma liste, reprit Jacques, est pleine de ces vides-là.

- Cela se voit sur ta figure, mon vieux, fit André; je n’ai pas encore osé te le dire, voulant laisser à ton prochain miroir le désagrément de te faire ce mauvais compliment.

Y a-t-il longtemps que tu t’es miré?

- Pas depuis cinq ans! En déménageant nous avions cassé notre miroir, et les événements ne nous ont pas permis de remplacer ce meuble utile. Je me rappelle ce meuble utile. Je me rappelle seulement qu’un jour, ayant été blessé à la tête, je m’étais lavé la figure dans une fontaine, et comme je réfléchissais que le coup aurait bien pu m’envoyer dans l’autre monde, il me vint une pensée pour Marie; alors je me penshai de nouveau audessus de l’eau, pour m’assurer si j’avais encore ma figure de dix-huit ans… La fontaine n’était pas limpide, mon sang l’avait troublé, mais je pus voir assez mon visage pour juger que la vie des bois ne l’avait pas fait fleurir.

- En effet, et si Marie s’attend à cueillir un bouquet là-dessus, elle va le trouver petit, et si tu t’aventures, à l’arrivée, à lui offrir ta joue pour y mettre ses lèvres roses, elle va trouver le présent médiocre.

- Pauvre Marie! et quand je songe que je n’ai rien autre chose à lui offrir!...

- Que ton cœur, Jacques!

Oui, que mon cœur, où s’est concentrée toute ma jeunesse, toute mon énergie, et qui, si Dieu le permet, saura bien faire sortir de mon dénûment, le bonheur et l’aisance de notre petit ménage futur…

Avec d’autant plus de facilité que nous t’avons, mon père et mes frères, préparé un peu cette jolie tâche; et Marie a bien aussi utilisé pour cela ses mains et surtout sa petite langue, que tu connais aussi bien que ses frères. La sœur ne désespérait pas de te revoir, elle avait bien décidé, dans les cachettes de son cœur, et elle nous assurait toujours que tu reviendrais (bien entendu, quand il n’y aurait plus d’Anglais dans le monde; au moins en Acadie…); elle allait même jusqu’à penser que tu n’attendrais peut-être pas cette grande époque. Tu vois qu’elle ne jugeait pas trop mal… de toi et des évènements. Tiens, mon Jacques, il faut bien nous l’avouer : il y en aura toujours des Anglais, dans ce monde, maintenant… ils y sont trop diablement engeancés!

- Plus qu’il ne faut, je le crains, pour notre bonheur à tous…

- Bah! tu t’exagères le mal, je parie que les Anglais ont leur bon côté; tu sais bien que tout ce qui a été créé est utile à quelque chose; c’est ainsi que monsieur le curé nous justifiait l’existence d’une multitude d’insectes malfaisants… des maringouins par exemple… il faut tout simplement apprendre à les souffrir, s’endurcir la peau… Toi qui vis depuis quatre ans au milieu des bois, tu dois avoir appris à supporter tous ces suceurs de sang.

- Les maringouins, les brûlots et les moustiques, je les tue, quand ils me piquent; et les Anglais!... les Anglais!... Mais pourquoi me parles-tu de ces gens-là? ça m’enrage!

Et Jacques, une main crispée dans les plis de son habit, à l’endroit du cœur, allait se lever, quand son ami reprit : Eh bien! donc, Marie (j’espère que ça te fait un tout autre effet), après six mois, un an, deux ans, t’attendait toujours et elle nous babillait sans cesse dans les oreilles : “Quand Jacques sera de retour, nous ferons ceci, puis cela, puis beaucoup de choses… n’est-ce pas mon petit papa, mes bons petits frères?” Et elle nous embrassait, tant, qu’à la fin nous avons fini par faire de suite une grande partie des choses qu’elle nous demandait pour l’époque de ton retour.

Te rappelles-tu ce joli vallon, si bien cultivé autrefois, en amont des abboiteaux des Comeau, où se trouvait un bosquet d’ormes?...

- Comment! si je me souviens de la terre de ma famille?...

- Eh bien! à peine étiez-vous partis que mon père désirait déjà l’acheter; il lui était pénible de la voir abandonnée : il ne tarda pas en effet à faire cette acquisition, seulement il se contenta du tiers de la ferme, c’est-à-dire, de la partie que baigne la rivière et où se trouve la butte et le bouquet d’ormes. La propriété avait été confisquée, comme tu dois l’imaginer; mais pour bon argent comptant le commandant de Grand Pré se rendit facilement à nos désirs : “Allons, dit mon père, en remettant le contrat de vente à nos sœurs pour le serrer : voilà une bonne affaire, cette terre ne changera pas de mains, il est légitime qu’elle retourne aux Hébert : je te change de la leur remettre, ma fille.” Comme ton père, ta mère et leurs quatorze enfants avaient vécu dans l’aisance avec toute la terre, Marie a pensé que Jacques et elle pourraient bien vivre avec le tiers.

Votre vieille maison était tombée en ruines; nous avons acheté ses débris pour peu de chose; après avoir rongé toutes les pièces pourries, nous avons pu la reconstruire très-solidement mais plus en petit sous le bosquet d’ormes. Je t’assure qu’elle se trouve bien du changement elle est toute rajeunie. La porte, les fenêtres et une partie des cloisons sont les mêmes : la chambre de ton père s’y trouve tout entière. “Il me semble, disait Marie, que Jacques dormira bien dans celle-là, et qu’elle lui portera bonheur; il y a reçu pendant dix-huit ans la bénédiction paternelle.”

Tu te souviens que nous avions acheté une partie de votre ménage, à votre départ : eh bien! la petite sœur a tout fait transporter dans la chambre du futur père Jacques; le miroir y est… tu croyais qu’il avait été cassé; c’est elle qui l’avais acquis à la vente, sans doute, pour se mirer par-dessus ton image envolée.

Et le banc rouge! le vieux banc rouge, qui était devant votre porte, sur lequel les anciens allaient s’asseoir quand nous dansions à la fête du grand papa Hébert; imaginerais-tu que Marie l’a fait transporter chez-elle? le banc est à l’ombre; entre la maison et la rivière : le feuillage des grands arbres tombe tout autour comme les flots d’une chute abondante. Fraîcheur des bois, fraîcheur de l’eau, senteur des trèfles, vue sur la prairie, vue sur la Gaspéreau, rien n’y manque.

Après la maison, il a fallu songer aux dépendances de la ferme. Une laiterie, par conséquent une étable puis une grange, “rien qu’une petite grange, disait Marie; il faudra bien mettre les grains et le foin quelque part, car il y aura des vaches, des moutons des poules et une jument : n’est-ce pas, mon papa, qu’il y aura une vieille jument, noire comme notre pauvre Dragone que j’aime tant, et qui n’est plus bonne qu’à nourrir des petits poulains?”

Il y a maintenant près de deux ans que la ferme est au complet; nous y avons tous mis la main, et quand on est huit grands garçons, aiguillonnés par une bonne sœur, la seule qui nous soit restée, une entreprise aussi agréable est bientôt accomplie. La laiterie, l’étable, la grange et quelques autres petites choses de ce genre là se sont élevées sans que nous nous en soyons aperçus. Puis papa a mis sa vieille Dragone à l’écurie; Pierre a mis une vache à l’étable; Alexis une autre; François sa torre blanche, la plus belle de sa cour; P’tit Toine a peuplé le poulailler d’une douzaine de ses polonaises; j’ai conduit à la berverie un couple de moutonnes avec la laine, ce qui avec les dix que Marie avait déjà, fait monter son troupeau à douze têtes; sans compter une treizième, qui est noire et qui porte des cornes que Jean a bien voulu ajouter depuis, disant à Marie “que c’était pour lui faire un mauvais nombre.”

- Comme, depuis quelques années il nous est défendu de vendre nos animaux et nos produits hors de chez nous, il nous a été facile d’en faire une bonne part à notre chère fermière, car il nous en reste toujours plus qu’il n’est nécessaire; ensuite, nous avons pensé que tout ça amuserait peut-être la pauvre sœur, qui, je dois l’avouer, commençait depuis quelque temps à réfléchir un peu trop et à changer aussi.

C’est le jour de sa naissance, il y aura deux ans après demain, que Marie a pris possession de son bien. Tout le village était à la fête; tu sais comme tout le monde l’aime notre cœur; des enfants lui avaient fait une grosse gerbe de fleurs qu’ils vinrent lui présenter au milieu des feux de joie. C’est ce soir-là qu’elle a étrenné le banc rouge. Elle était assise au milieu, entre mon père et ma mère, quand les enfants apportèrent leur bouquet. Pauvre Marie! tout le monde était dans la joie autour d’elle et pour elle, mais il me semblait que de temps en temps il y avait des larmes dans son sourire; elle regardait son vieux banc, qui était bien rempli de parents et d’amis, mais e crois qu’elle y trouvait encore du vide!...

Comme la surveillance de tout ce bien eût été une trop forte tâche pour une fille, elle a mis la veuve Trahan dans la maison. L’honnête femme, aidée de ses deux garçons qui commencent à être grandets, tient les bêtes en bon état, les bâtiments en ordre et nous lui aidons à faire les récoltes en saisons. Marie se contente d’aller à la ferme tous les jours, un peu : elle compte ses œufs, fait son beurre, embrasse les agneaux blancs en leur donnant du lait, flatte la joue du poulain de la vieille Dragonne, et elle revient le soir à la maison, la quenouille à la main, comptant sa richesse.

Je crois qu’elle fait avec ça de jolies recettes dont elle te réserve encore la découverte; car elle est la seule à Grand Pré qui vende bien tous ses produits. M. George notre lieutenant n’achète ailleurs que quand il a tout pris ce qu’elle peut livrer, et il la paie toujours en beaux louis d’or; quand à nous, c’est à peine si l’on nous donne des “bons payables à la fin du monde.” Mais qu’importe nous, pourvu que la petite sœur ait bien fait ses affaires, pourvu surtout que tout ça l’ait, non pas rendue heureuse, mais entretenue dans l’idée qu’elle le serait bientôt.

Mais il est temps que tu arrives : nous étions parvenus au bout de nos ressources pour distraire la pauvre enfant; elle commençait à perdre l’espérance, et je crois vraiment qu’elle allait songer à te remplacer… Tu avoueras qu’il faut une forte dose de patience pour attendre toujours un galant qui s’amuse à courir les bois avec les sauvages.

Depuis quelques temps nous avions pris l’habitude, le soir, de nous ranger autour d’elle, et chacun de nous lui faisait une question sur son jardinage, ses animaux et sur les travaux de la journée. Nous lui donnions d’abord toutes les occasions possibles de vanter sa marchandise. Il parait qu’elle a, cet automne, les plus beaux grains qui soient jamais poussés à Grand Pré; le lin pourra suffire à vous fournir de draps pendant votre double vie durante; et, s’il faut en croire toutes les prévisions de la mère Trahan, qui en a toujours d’abondantes pour sa maîtresse, Marie aurait beaucoup de caresses à distribuer, le printemps prochain, dans sa bergerie, dans l’étable et même dans l’écurie.

Quand la sœur avait terminé l’énumération des qualités de ses récoltes et de son bétail, l’un commençait à dire un peu de mal de la vache brune; l’autre que le dernier poulain aurait peut-être un œil vert, qu’il avait certainement les jambes croches et qu’il serait fourbu; un troisième, que les moutons ne produisaient plus que des laines rudes; qu’elle ne devait plus battre de beurre, vu que la mère Trahan, pour faire grossir ses vœux plus que les nôtres, leur laissait prendre tout le lait de leur mère. Nous aurions bien voulu l’obliger à nous dévoiler les secrets de ses épargnes; mais, malgré sa vivacité et son excitation, rien n’aurait pu lui arracher une indiscrétion.

C’est une tâche difficile, même pour une femme, de faire face à douze langues d’hommes; aussi, il venait un moment où Marie n’en pouvait plus; alors elle nous poursuivait avec sa quenouille ou sa broche à tricot : quand nous l’avions laissée décharger le trop plein de son petit cœur, saisissant, quenouille, broches et poings, nous l’obligions de nous embrasser les uns après les autres, de la manière la plus irréprochable; et nous l’envoyions se coucher. La fatigue causée par son bavardage et par les travaux de la journée faisait que la petite ne trouvait pas grand temps dans la nuit pour rêver à toi; je crois même qu’elle a parfois battu de la tête sur son lit, durant cette prière où elle demande à la Ste-Vierge de hâter ton retour et de te préserver de la dent des loups et de tes amis les sauvages.

Voilà toujours, mon Jacques, un bout de dévotion que tu vas lui rogner demain; sans compter qu’elle sera dispensée de dormir sur ses genoux!... Il est vrai qu’elle est capable d’inventer un autre chapelet pour remercier sa patronne de ton retour.

Jacques entendit, mais il ne pu répondre : il pleurait comme un enfant battu. Après une vie affreuse, privée de toutes les joies, de tous les bonheurs faits pour le cœur de l’homme, la révélation de tant de choses embaumées, l’apparition d’une figure si limante, l’assurance d’une vie prochaine entourée de tant d’éléments de bonheur, tout cela avait ébranlé cet héroïque caractère. Depuis cinq ans, son âme n’avait pu se reposer un seul instant dans un de ces sentiments simples, délicats, qui abondaient dans l’existence aimante des enfants de l’Acadie; puis voir subitement tout son avenir, débarrassé de ses images, se présenter souriant et paré de charmes qu’il n’aurait pas même rêvés, c’était là une révolution trop forte. Il était tombé dans les bras d’André qu’il tenait étroitement embrassé, et il répétait dans ses sanglots :-- Mes bons frères!... Marie, ma chère Marie!... est-il vrai que vous avez pu tant m’aimer dans mon absence?

- Puis, après un moment de silence où il sembla subir mille émotions soudaines et contraires, il ajouta :-- Eh! faut-il que tant de soins délicats, qu’un bonheur si généreusement préparé, si longtemps attendu, soit encore une vaine illusion qu’il faudra voir disparaître demain!...

- Comment cela, Jacques?...

- Mais comprends-tu, mon pauvre André, que je puisse habiter Grand-Pré aujourd’hui!... Les Anglais le permettront-ils, puis-je l’espérer, après m’être autant compromis?...

- Bah! tu n’avais que dix-huit ans quand tu es parti; quel Anglais te connais ici?... M. George peut-être… il nous a fait quelquefois parler de toi, mais il est si bon pour nous et pour Marie, celui-là! D’ailleurs, tu n’étais pas libre de ne pas partir avec ton père; on te pardonnera facilement une faute que tu n’as pas commise volontairement, et pour ton avantage.

- Mais il faudra toujours demander grâce, et redevenir Anglais; et je ne me sens de dispositions ni pour l’un ni pour l’autre : je me suis habitué à être Français.

- D’abord, mon Jacques, je dois te dire que nous n’avons jamais joui plus librement de nos droits de neutres que depuis le commencement de la guerre; ainsi, il est probablement que si la France perd toutes ses colonies d’Amérique, notre sort ne sera pas encore trop mauvais; et tu n’auras qu’à ne pas montrer trop souvent à notre gouvernement ce grand couteau que tu portes là à ta ceinture, pour jouir à peu près de toutes tes prérogatives nationales.

- Mon cher André, tu as la partie belle, dans ce moment, et tu sais en profiter; ce que tu m’as dit tout à l’heure a trop disposé mon cœur à la confiance pour que je ne m’abandonne pas un peu à la tienne. Mais, en restant à Grand Pré, je ferai des sacrifices que votre dévouement et l’amour de Marie peuvent seuls m’arracher. Au reste, tu jugeras toi-même, tout à l’heure, quand je t’aurai raconté l’histoire de mes années passées, ce qu’il m’en coûtera pour aller habiter la jolie maison de ta sœur, sous le bosquet d’ormes, au bord de la Gaspéreau… Ah! j’avais d’autres projets, oui… des projets qui ne devaient pas, sans doute, briser mon union avec Marie, mais peut-être l’éloigner et changer les conditions de notre bonheur…

- C’est bien, c’est bien, tu raconteras tout cela à la petite maitresse, elle sera ta complice; je crains seulement qu’elle ne change quelques dispositions de tes plans.

- Ce que tu viens de me dire a déjà eu un peu cet effet…

IV

Pendant cette conversation, P’tit Toine était allé à quelques pas plus loin, avec le Micmac pour apprêter le déjeûner.

Après avoir fait quelques fagots dans les cèdres voisins, ils allumèrent un feu pétillant dans un endroit de la côte abrité par les grands rochers. Aussitôt le brasier bien ardent, P’tit Toine fit embrocher dans un jet de jeune bois, par Wagontaga (c’était le nom du sauvage,) trois canards que celui-ci avait tués le matin même, puis il l’installa près du foyer, comme tournebroche. Pour lui, il se chargea du rôle délicat de premier cuisinier. Armé d’une tige, comme celle du sauvage, il tenait suspendu au-dessus de la volaille un morceau de lard taillé dans le gras, qui avait survécu à plusieurs assauts; et pendant que les palmipèdes décrivaient dans la flamme le mouvement diurne de la terre, le porc en se fondant faisait descendre dessus une rosée bienfaisante. P’tit Toine et le Micmac, qui ne se comprenaient bien que par leur appétit réciproque et leurs signes les plus expressifs, trouvaient inutile de faire la conversation. Tout entiers à leur œuvre, assis de chaque côté du feu, appuyés sur le sol de la main qui ne leur servait pas, ils tenaient les yeux fixés sur leur déjeûner qui commençait à poindre, avec une intensité d’attention qui témoignait de leur grand intérêt; je crois même que sous l’ardeur de ce double regard, le lard se fondait plus vite et les canards jaunissaient davantage.

Je connais des femmes, qui disent que quand elles ont mis seulement le nez à leur cuisine avant le diner, elles ne peuvent plus toucher aux fritures, même du bout des lèvres, sans éprouver un sentiment de dégoût profond. Je puis assurer qu’il n’en fut pas ainsi pour P’tit Toine et Wagontaga.

C’est un principe en gastronomie de servir le gibier un peu cru, pour mieux goûter le fumet, qui court toujours le risque de s’évaporer dans une cuisson un peu prolongée. Je ne sais pas si nos cuisiners connaissaient cet axiome, mais ils se gardèrent bien de le mépriser dans cette circonstance. Je juste à point fut constaté à l’aide du couteau de poche de P’tit Toine, qui après l’avoir plongé dans la poitrine de l’un des oiseaux, le fit glisser sur sa langue dans toute sa langueur. Il n’était pas arrivé au bout de la lame que le sauvage avait déjà compris, à l’expression de son compagnon que le rôle du tournebrouche était passé et que celui du convive commençait; il fit faire aussitôt aux oiseaux, pour les sortir du feu, un tour si rapide au bout de son bras, que P’tit Toine en éprouva une crise nerveuse : il crut, dans son effroi, que les canards reprenaient leur vol vers leur élément favori : heureusement que le Micmac n’y tenait pas plus que lui-même.

L’on sait avec quelle voracité ces indigènes se repaissent quand ils ont été quelque temps à jeun. A peine Wagontaga eut-il jetée sa brochée sur une écorce de bouleau qu’il avait là toute prête, qu’il prit un des canards par les pattes, et le saisissant à l’épaule avec son croc de sanglier, il l’écartela comme on eut fait autrefois du plus grand criminel; puis les morceaux commencèrent à s’engouffrer comme des maringouins dans un gosier d’angoulevent, puis on entendit, dans le silence du soir, le bruit des ossements broyés : un canard était disparu! Toinon se croyait tombé de Charybde en Scylla; frappé de stupeur devant cette sauvage gloutonnerie, il regardait son terrible compagnon, comme un roitelet charmé par l’œil d’un serpent doit regarder la gueule béante qui le convoite. Mais l’instinct de sa propre conservation le fit bien sortir de sa stupeur quand il vit le Micmac allonger de nouveau ses deux grands bras vers un second canard, avec un air de pitié méprisante qui semblait dire : “Ces peaux blanches, ça n’est pas complet, ça n’a pas d’estomac.” P’tit Toine saisit alors vivement la broche qui n’était pas encore déchargée de son précieux fardeau, et s’élançant du côté de son frère et de Jacques, qui étaient toujours restés à l’écart, il fit retentir l’air de deux ou trois cris de détresse.

Cet appel in extremis vint surprendre les deux amis au milieu de leur émotion, et faire une diversion puissante dans les sentiments de Jacques, en lui rappelant que les besoins de l’estomac ne doivent pas être sacrifiés aux plaisirs du cœur. Comme son émotion, après tout, n’était que le retour trop soudain des premières jouissances du bonheur, elle n’avait fait que distraire sa faim sans la détruire : il vola donc aux canards, à moitié trainé par André, qui, lui, n’avait pas éprouvé d’aussi captivantes distractions.

Ils étaient loin de soupçonner le danger qui menaçait leur repas; dans le lointain ils n’avaient pas saisi l’accent de désespoir de la voix de P’tit Toine, quand le malheureux vint leur tomber en travers.

Sa démarche effarée se laissait assez voir à la lueur incertaine du feu; les cheveux et le gilet au vent, il courait tenant sa brochée tout au bout de son bras comme pour la sauver d’une troupe de loups affamés; et il criait; - Jacques! Jacques! c'est un ogre, mais c’est un ogre! ton sauvage! Jacques comprit de suite le motif de son épouvante, et riant de tout cœur, il essaya de le calmer :--Bah! bah! mon Toinon, tranquillise-toi; il a un peu trop d’appétit, mais il a un bon cœur, va!

- Bon cœur! mais où veux-tu qu’il le loge quand il s’emplit ainsi l’intérieur? Il mangerait les trois canards et moi par-dessus qu’il aurait encore faim!

- Tiens, reprit Jacques, donne-les moi, tes canards, je les prends sous ma protection; WAgontaga n’y touchera pas sans ma permission : il me nomme son chef. Et prenant la brochée précieuse des mains de P’tit Toine, ils regagnèrent tous ensemble le foyer.—Le Micmac était resté attablé absolument dans la position où son maître cuisinier l’avait laissé, moins la curée qu’il s’apprêtait à saisir; et il regardait, impassible, dans la direction où son second service avait disparu, sans doute pour voir s’il ne reviendrait pas. La vue du canard fit passer un léger sourire sur sa figure de bronze, auquel Jacques répondit par quelques mots en langue sauvage, après quoi, s’asseyant à terre, près du feu, entre ses compagnons, il procéda au service de la table d’une manière un peu plus civile que ne l’avait fait son ami des bois.

Ayant séparé les deux gibiers par le milieu avec le couteau d’Antoine, il en donna une moitié à chacun des deux frères, puis regardant le plus jeune qui semblait trouver que Wagontaga avait bien eu sa part, il lui dit :--Nous autres, mon Toiniche, nous déjeûnerons tous les trois en famille, demain matin, à l’aurore; et je pense que la cuisine de Marie vaudra bien la tienne. Lui, ajouta-t-il en regardant le Mic-mac, auquel il jeta la troisième portion, je ne sais pas quand il déjeûnera de nouveau, seul, avec ses parents, ou avec nous : ces pauvres gens ne mangent pas quand ils veulent. Il a fait près de cent lieues pour me conduire ici; s’il avait été pris par les Anglais, ils l’auraient tué comme un chien (tu sais qu’il ne peut pas mettre le pied en Acadie); demain probablement… il va nous dire adieu, pour s’en retourner où?... Dieu seul le sait. Depuis cinq ans il n’a vécu qu’avec moi, ne me quittant jamais d’un pas, servant fidèlement la France; tout cela vaut bien une petite part de plus, n’est-ce pas Toine?...

- D’accord, mon capitaine; mais je crains bien que ça ne le mette que tout juste en appétit; comme il va passer une partie de la nuit avec moi, sur la même paillasse!...

- Ne crains rien, depuis que je couche à côté de lui, il lui est arrivé bien souvent de souper plus légèrement qu’il ne le fera ce soir, et tu vois qu’il ne m’a jamais entamé : pourtant, je crois bien être un aussi bon morceau que toi, hérisson!...

- Un peu sec grand Jacquot; tout de même, je ne me fie pas à cet ami-là, et tu coucheras entre nous deux, ce soir, le lit est large.

Là-dessus P’tit Toine, qui avait encore dans la (illisible) quelques morceau de pain sec, pitoyable survivance de provisions plus abondantes, se leva pour aller les chercher. Mais il se garda bien de laisser sa moitié de canard en arrière; il avait toujours devant les yeux les deux grands bras étendus du sauvage. En l’attendant, André attisa le brasier que son frère avait (illisible). La flambe tourbillonn (illisible) le groupe des (illisible) projeta sa lumi (illisible) et projeta sa lumi (illisible) des rochers : (illisible) flottantes de la nuit, en arrêtant les rayons du foyer, formaient autour d’eux une atmosphère fantastique qui encadrait bien cette scène étrange. L’allure farouche du Micmac, son costume singulier, la voracité qu’il mettait à déchirer sa nouvelle proie; la grande taille de Jacques, sa maigreur, que les lueurs du feu isolé faisaient mieux ressortir; ce mélange de sauvagerie et d’inculte civilisation que l’on remarquait dans sa toilette et sur sa figure, puis entre ces deux types, la face réjouie et prospère d’André : tout cela formait un tableau plein d’effet et de contrastes inattendus.

A cette époque, cependant, ces scènes devaient se présenter souvent. Les rapports que nécessitaient la politique et le commerce durant la paix come pendant la guerre; l’habitude des expéditions lointaines à travers les forêts et les déserts, groupaient souvent ainsi les colons et les naturels aux bords des grands eaux, dans les profondeurs des bois séculaires, jusque dans les repaires de ces terribles mangeurs d’hommes dont ces pays étaient surtout peuplés.

P’tit Toine était à peine de retour avec sa provision de croûtes, qu’il aperçut, à la lumière ravivée du brasier, les yeux encore humides et rougis de Jacques – Mais qu’as-tu donc, capitaine? lui dit-il.

- Tiens, dit André, je viens de lui parler de la vache brune de Marie, et il a fondu en larmes; c’est étonnant comme ça rend le cœur tendre de courir les bois avec messieurs les peaux-rouges!

- Grand babillard! je gage que tu as éventé tous les secrets de petites Marie, elle qui voulait jouir seule des belles surprises qu’elle allait lui causer.

(A suivre)