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Eclaircissements sur la question acadienne

Journal : 
Année : 
1888
Mois : 
11
Jour : 
21
Titre de l'article : 
Eclaircissements sur la question acadienne
Auteur : 
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Page(s) : 
3
Type d'article : 
Langue : 
Contenu de l'article : 

ECLAIRCISSEMENTS SUR LA QUESTION ACADIENNE

(Suite et fin)

On connait le bostonnais qui commanda ce détachement : ce fut Winslow, lequel continua à son tour à mentir, mais cette fois ouvertement. (1) Dès son arrivée, il commença à répandre le faux bruit qu’il venait simplement passer l’hiver à Grand-Pré. C’est aussi à lui qu’est due la fameuse proclamation aux Acadiens qu’il osa attribuer faussement, comme toujours, au roi d’Angleterre, infligeant ainsi à ce monarque la responsabilité d’un crime auquel, grâce à Dieu, il n’avait pas songé. (1)

Il est à noter qu’au milieu de toutes les infernales combinaisons du juge Morris, il n’est pas fait la moindre allusion au serment sans réserve dont on faisait tant de bruit en ce moment-là même. Peu importait évidemment que les Acadiens prêtassent oui ou non ce serment : ils étaient voués quand même à la déportation, They are at all adventures to be rooted out. Ce sont les propres paroles du juge Morris.

Le serment n’était qu’une raison apparente destinée à servir de prétexte pour colorer la condamnation qu’on était décidé à prononcer.

Je laisse maintenant le Dr Brown flétrir lui-même la hideuse pièce que je viens d’analyser, et juger le juge Morris :

« Il a écrit, dit-il, ce rapport, en conséquence, paraît-il, de la demande du conseil. Il est peu honorable à son cœur, car il est rempli de stratagèmes injustifiables, de cruels avis et de conseils barbares. » (He wrote this report… little honourable to his heart, as it is replete with unjustifiable stratagem, cruel advice, and barbarous council.) (2)

J’aime à croire que les historiens qui ont cherché à justifier la déportation des Acadiens n’avaient pas en mains toutes les pièces du procès que nous possédons aujourd’hui; mais je dois dire, à mon grand regret, que celui qui en a fait le récit le plus retentissant, en avait sous les yeux la copie complète, pendant qu’il écrivait. (3) Comment en douter, puisque lui-même l’a proclamé? Il n’y a qu’une triste réflexion à faire : c’est que des livres composés dans un pareil esprit sont fatalement condamnés à disparaître avec les préjugés qui les ont inspirés.

L’historien américain a voulu laver à tout prix ses compatriotes de la tache que l’Histoire leur avait infligée; mais il n’a réussi qu’à l’agrandir. Il n’est pas de pire faute que celle de vouloir excuser ce qui n’est pas excusable.

L’abbé H.-R. Casgrain.

(1) On voit que l’invention et l’éxécution du plan destiné à tromper et à saisir les Acadiens pour les déporter, sont dues particulièrement à deux Anglo-Américains, Morris et Winslow. Ce fut leur concours efficace et celui des soldats de la Nouvelle-Angleterre qui permirent au gouvernement d’Halifax de satisfaire la convoitise de leurs compatriotes à l’égard des terres des Acadiens. Cette convoitise datait d’un demi-siècle; elle avait été l’un des motifs qui avaient engagé, en 1710, les provinciaux de la Nouvelle-Angleterre à s’enrôler dans l’expédition de Nicholson.—Collections of Nova Scotia Historical Society, vol. IV, p. 22.

On a voulu nier cette convoitise; mais en voici des preuvres qu’on aura peine à révoquer en doute. Elles sont officielles, et émanent du gouverneur Lawrence lui-même. Dans une proclamation datée du 11 janvier 1759, il dit :

“Whereas since the issuing of the proclamation dated the 12th of Oct. 1758, relative to the settlement of the vacated lands in this province, I have been informed by Thos. Hancock, Esq., Agent for the affairs of Nova Scotia at Boston, that sundy applications have been made to him in consequence thereof, by persons desirous of settling on the said lands…” --British Museum.—Papers of Dr. Andrew Brown designed for a History of Nova Scotia. Add. MSS. 10,075, vol. 287.

Dans un autre acte officiel, le même Lawrence ajoute : “…Whereas, since the removal of the said French inhabitants, His Excellency the governor, in order to make an effectual settlement in the province, and to strengthen the same, has been pleased to make grants of townships to many substantial and industrious farmers, Protestants, His Majesty’s subjects of the neighbouring colonies… daily applying for grants of Townships…” British Museum.—Add. MSS., 19,073, fol. 64, v.

La compagnie Hancock, de Boston, avait été celle qui, à la demande de Lawrence, avait fourni les navires sur lesquels avaient été deportés les exilés acadiens. C’était cette même compagnie à laquelle les New Englanders faisaient des demandes fréquentes (sundry applications), afin d’obtenir d’être mis en possession par le gouverneur Lawrence des terres laissées vacantes par les Acadiens. D’autres neighbouring colonists faisaient directement, dans le même but, des demandes quotidiennes (daily) à Lawrence lui-même. Que veut-on de plus?

Et de qui descendent ceux qui possèdent aujourd’hui les anciennes paroisses acadiennes? A peine quelques mois s’étaient-ils écoulés depuis la prise de Québec, qu’une flotte composée de vingt-deux navires chargés de New-Englanders, convoyée par un Sloop armé de seize canons, aborda aux rivages acadiens et vint en prendre possession.

(2) Ce fait ressort clairement de la dépêche du Secrétaire d’Etat, sir Thomas Robinson, au gouverneur Lawrence, en date du 13 août 1755. Loin de consentir à la déportation des Acadiens, que lui insinuait vaguement Lawrence, Sir Thomas lui ordonna absolument le contraire. Aussi, après avoir transcrit cette dépêche, le Dr. Brown ajoute-t-il : This important : Government at least innocent.

Et un peu plus loin :

“The Board of Trade extremely guarded – no blame imputable to them on the subject..

“The Board of Trade and Plantations in their despatch, in answer to governor Lawrence, take no notice of his proposal of removing the French inhabitants. They industriously avoid it – British Museum. Browns MSS. – Add. 19,073, fol. 42 et 43.

Voir la dépêche de Sir Thomas Robinson, citée et commentée au long dans Un Pèlerinage au pays d’Evangéline, pages 92 et suivantes.

Pourquoi le Dr. Brown attachait-il tant d’importance à disculper le gouvernement anglais de toute participation à l’exil des Acadiens? C’est qu’il connaissait tout l’étendue de ce crime et les circonstances odieuses qui l’avaient accompagné.

“I can take upon me, dit-it, from a painful examination of the whole matter, to assert that Raynal neither knew nor suspected the tenth part of the distress of the Acadians – and that, excepting the massacre of St. Bartholomew, I know of no act equally reprehensible as the Acadian removal that can be laid to the charge of the French nation. In their Colonies nothing was ever done, that at all approaches to it in cruelty and atrociousness.”

“Saturday Aug. 13th, 1791.”

Dr. Brown’s MSS., Ass. MSS., 19,072 fol. 30. – Voir Doc. Inédits, p. 137. Note 5.

(3) Parkman, Montcalm and Wolfe. Avec la masse de preuves, de pieces authentiques que l’on connait, comment M. Parkman a-t-il pu se fermer les yeux au point d’écrire ceci, par exemple :

“Very few (of the Acadians) availed themselves of this right (of removing with their effects). Un très petit nombre d’Acadiens se prévalurent du droit d’émigrir avec leurs effets. Comme si Nicholson, Vetch, Caulfield, Doucet, Philipps, Armstrong, avaient laissé un seul jour ces malheureux libres de se prévaloir de leur droit!