Skip to content Skip to navigation

Eclaircissement sur la question acadienne

Journal : 
Année : 
1888
Mois : 
11
Jour : 
14
Titre de l'article : 
Eclaircissement sur la question acadienne
Auteur : 
------
Page(s) : 
3
Type d'article : 
Langue : 
Contenu de l'article : 

ECLAIRCISSEMENTS SUR LA QUESTION ACADIENNE

(Suite)

Il ne manquait à cette exploit qu’un dernier outrage (a new outrage), dit le Dr. Brown. Lawrence ne faillit pas à la tâche. (1) Il lança une proclamation ordonnant à tous ceux qui possédaient encore des armes de venir les apporter sans délai au fort Edouard, sous peine d’être traités comme félons et rebelles, s’ils étaient découverts.

Les Acadiens n’auraient-ils pas été des lâches, indignes de sympathie et de commisération, s’ils n’avaient pas ressenti de tels affronts? Ils en furent révoltés, et protestèrent en hommes de cœur, forts de leur innocence et de leur droits. Croira-t-on qu’à Halifax on trouva la moyen de tourner en accusation contre eux l’expression de leur noble et juste indignation? Cela devait être, au reste; ceux qui avaient conçu et exécuté le coup étaient incapables de sentiments élevés. Je laisse parler un des auteurs de ce honteux méfait, qui s’en est fait l’apologiste.

« Les Français-Neutres, se croyant fort lésés, écrivirent une très-imprudente lettre au Gouverneur et au Conseille, prétendant que, puisque le gouvernement continuait à leur accorder les privilèges de sujets anglais, personne n’avait le droit ni le pouvoir de les en priver; qu’ils se comporteraient comme de fidèles sujets neutres de Sa Majesté. Cette lettre était signée par tous les députés de cette partie de la province et par la plupart des habitants, en particulier par tous les principaux chefs, l’on vit paraître, dans la contenance de chacun des Français-Neutres, un air de ressentiment accompagné de menaces qui indiquaient leur esprit de rébellion. »

Le second acte qui me reste à raconter est encore plus ignoble que le premier. La pièce importante qui le révèle a été trouvée par le Dr Brown lui-même dans les papiers du Conseil d’Halifax. Ce dernier fait nous met en présence du dilemme suivant : Ou bien cette pièce a été enlevée de ces archives, ou elle y est encore. Si elle a disparu, Haliburton a raison. Si, au contraire, elle s’y trouve, elle a été bien cachée et la honte a dû y être pour quelque chose, car le contenu de cette pièce dépasse les limites de l’odieux, et indique, dans la société où elle a été conçue, une absence de sens moral qui renverse l’imagination. On y apprend, dans les plus minitieux détails, toutes les secrètes machinations, tous les plans divers. Ourdis par les plus hauts personnages d’Halifax, dans le but d’arriver à tromper et à surprendre les Acadiens en masse, de leur mettre la main dessus, afin de les déporter, comme en définitive on n’y a que trop bien réussi. Que la responsabilité de tout cela retombe sur les membres du Conseil à la tête duquel était le gouverneur, le fait que cette pièce a eu sa place dans leurs archives en est la preuve. Et n’allons pas croire que la méditations et l’élucubration de cette salle besogne aient été livrées à quelque individu taré : non, elle a été confiée par le Conseil même à un juge, au juge Morris d’Halifax, lequel, par parenthèse, était natif de la Nouvelle-Angleterre. Ce malheureux était loin de soupçonner, quand il se liprait à cette tâche dans le secret de son cabinet, qu’il se clouait lui-même, avec ses complices, au pilori de l’histoire. Il y est aujourd’hui et il y restera. L’histoire a de ces tardives vengeances.

Du moment que la prise du fort de Beauséjour, seul point d’appui des Français sur cette frontière, eut rendu possible l’expulsion des Acadiens et que leur désarmement en eut enlevé un des plus grands obstacles, le gouvernement de la Nouvelle-Ecosse s’occupa activement de mettre ce projet à exécution. Le juge Morris étant considéré comme une des personnes les plus au fait du pays acadien et de ses habitants, ce fut sur lui que le Conseil jeta les yeux pour en obtenir d’exactes informations et l’exposé des divers plans à suivre. Celui-ci s’acquitta de sa tâche avec une ponctualité et une précision dignes d’une meilleure cause.

Il faut lire attentivement tout son rapport pour avoir une juste idée de l’œuvre et de l’homme, pour être en mesure de les apprécier, je veux dire de les mépriser l’un et l’autre autant qu’ils le méritent.

Morris commence son travail par une étude géographique des plus minutieuses. (2) Il décrit chaque paroisse et, dans chaque paroisse, chaque village et même chaque petit groupe de maisons, qu’il compte une à une. Il marque leurs positions, soit au bord de la mer, soit près des rivières, ou dans l’intérieur des terres. Il signa, à toutes les voies de communication, tant par eau que par terre, que peuvent suivre les Acadiens pour s’évader et le moyens de les arrêter. Il n’omet ni une patrouille pour garder une route, ni un vaisseau pour fermer une passe. Tout cela avec une sagacité féline qui rappelle absolument le chat guettant la souris. Mais où le bon juge se surpasse lui-même, c’est dans la variété des pièges et des mensonges qu’il invente pour supprendre et saisir les pauvres Acadiens. Il faudrait, par exemple, tâcher de répandre d’avance parmi eux le bruit qu’on veut les transporter, non pas en exil, mais au Canada. Une fois sous cette fausse impression, ils se rendront plus volontiers. Si ont pouvait les persuader de se livrer d’eux-mêmes, mais cela n’est guère praticable. Il y a aussi là bien les dimanches durant lesquels ils se réunissent tous à l’église, où on pourrait peut-être les cerner et les arrêter. Il y a aussi la nuit qui a si bien servi pour les désarmer : si on les surprenait dans leurs lits; mais ils sont tellement éparpillés qu’on y réussirait difficilement. Enfin le juge a touché du doigt le vrai moyen, celui qui a été adopté en dernier ressort : c’est d’envoyer aux Mines un fort détachement qui les fasse prisonniers après les avoir convoqués en assemblée.

(A suivre)

(1) C’est sur Lawrence, avant tout autre, que pèse la responsabilité de la déportation des Acadiens. On a un portrait de son caractère, fait de première main par ses propres compatriotes les colons d’Halifax. C’est une de ces pièces qu’on ne s’est pas empressé de livrer au grand jour. Elle va nous apprendre comment cet individu de bas étage, d’abord simple apprenti peintre en bâtiment, était parvenu jusqu’au grade de gouverneur de la Nouvelle-Ecosse; comment, dans ce haut poste, il avait gardé son caractère de parvenu; quelle espèce de tyrannie il faisait peser sur ces concitoyons; à quel genre de corruption il se livrait; par quelles fraudes il avait accaparé à son propre profit et au profit de ses favoris, les dépouilles des malheureux Acadiens, entre autres plus de quatre mille cinq cents têtes de bétail, dans la seule paroisse de Pigiquit. Ce fait n’a rien de surorenant pour ceux qui savent que le jour même où ce gouverneur faisait annoncer aux Acadiens que leurs biens étaient confisqués par la couronne, il faisait saisir et emmener à Halifax leurs plus beaux chevaux pour servir à son propre usage – (Voir Lawrence’s character : Documents inédits, No XXXIV, p. 142.

(2) cette description a été publiée dans un des rapports de la Société Historique de la Nouvelle-Ecosse, d’après les manuscrits du Dr Brown (Collections of Nova Scotia Historical Society, vol. ii, p. 158); mais cette société a agi, relativement à cette pièce, absolument comme le compilateur des Archives de la Nouvelle-Ecosse, c’est-à-dire qu’elle l’a tronquée et qu’elle a laissé dans l’ombre tout ce qu’il y a de compromettant. On la trouvera reproduite en entier dans les Documents inédits du Canada-Français, p. 130, No. XXXII.