Discours de l'hon. P. A. Landry sur le bill McCarthy

Année
1890
Mois
3
Jour
28
Titre de l'article
Discours de l'hon. P. A. Landry sur le bill McCarthy
Auteur
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Discours de l’hon. P. A. Landry SUR LE BILL-McCARTHY. Chambre des communes–séance du 17 février. (suite) Les faits sont là qui démontrent le contraire. Ces honorables députés n’ont pas prouvé leurs assertions, ni devant cette chambre, ni devant le pays. Je demanderai sur quelle question spéciale, depuis 1867, s’est concertée la population française de ce pays? Cette population ne s’est unie sur aucun vote donné dans cette chambre, ni dans aucune élection. Voyons ce qui a lieu aux élections générales dans le Canada. Il y a 45,000 Canadiens de langue française dans la Nouvelle-Ecosse, et cette province n’a pas un seul député de cette nationalité dans cette chambre. Est-ce là une preuve de leur union dans le but d’obtenir de l’influence et de la force, pour s’en servir au détriment de la population de langue anglaise? Dans l’Ile du Prince Edouard, la population n’est pas aussi considérable que dans la Nouvelle-Ecosse. Je crois qu’elle est de 109,000 à 110,000 habitants, et il y a environ 10,000 ou 11,000 Canadiens-Français. Il est vrai qu’ils ont un digne représentant de leur nationalité dans cette chambre, mais l’avez-vous jamais entendu préconiser autre chose que ce qu’il croyait être dans les intérêts du Canada, plus que vous n’avez entendu ses collègues de langue anglaise? Dans le Nouveau-Brunswick, il y a 56,000 Canadiens-Français, mais là où ils pourraient élire trois députés de cette nationalité pour représenter trois comtés, que voyons-nous? Votre humble serviteur est le seul représentant de la race française, de la province du Nouveau-Brunswick. Cela fait-il voir que l’auteur du bill (M. McCarthy) et son ami le député de Norfolk-Nord (M. Charlton) avaient raison d’essayer à faire croire à la population d’Ontario, que le but des Canadiens Français est de dominer et de s’unir ensemble afin d’obtenir une influence dominante, et de s’en servir au détriment de la population anglaise à leur propre avantage? Je prétends que, si vous examinez ce qui a eu lieu dans les élections qui se sont faites dans les provinces maritimes, vous ne trouvez aucun désir de former une coalition; les Canadiens-Français n’ont pas agi avec l’intention qu’on leur prête. Maintenant, avançons un peu et examinons ce qui s’est passé dans la province de Québec à la dernière élection, et que voyons-nous? Les faits nous démontrent que, loin de se coaliser, le peuple s’est divisé. Dans cette grande province, si exclusivement française, si je puis parler ainsi–bien qu’il y ait un grand nombre d’Anglais–si les Canadiens-Français avaient été animés par les motifs que leur ont attribués les honorables députés, nous n’aurions pas été témoins du résultat qui a eu lieu. Si je ne me trompe, 26 Canadiens-Français ont été élus dans cette province pour appuyer l’opposition dans cette chambre, et 25 pour appuyer le gouvernement. Cela fait-il voir que la population française n’était pas divisée? Cela fait-il voir qu’il existait une unanimité de sentiments d’un caractère hostile à la population anglaise? Cela démontre-t-il qu’ils se séparaient du reste de la population, et qu’ils travaillaient de concert dans le but d’obtenir des choses préjudiciables à la population anglaise, et avantageuses pour eux? Les faits ne prouvent pas qu’ils étaient alors animés de ces motifs; loin de là, ils étaient divisés moitié par moitié entre les deux grands partis de ce pays, et, M. l’Orateur, avez-vous jamais observé dans leurs votes, donnés dans cette chambre, ce sentiment qu’on leur attribue? Je prétends que vous ne pouvez pas trouver, dans les dossiers, dans cette chambre, un seul vote qui appuie l’assertion faite par mon honorable ami. S’il fut jamais une question sur laquelle la population de la province de Québec et la population de langue française du Canada, auraient pu être unies par un sentiment de nationalité, ou, si vous le préférez, par un préjugé national, c’était bien la question de Riel, qui a été soulevée en 1886. Quel fut le résultat du vote? Parlant de mémoire, je crois que vingt-quatre députés français votèrent d’une manière et vingt-sept de l’autre. Cela fait-il voir que les Canadiens-Français s’étaient coalisés dans un but hostile au reste du Canada? Vous examinerez en vain les documents qui se rapportent aux élections qui ont eu lieu dans le Canada, depuis 1867, pour y découvrir une preuve quelconque de l’assertion faite par mon hon. ami, qui soumet ce bill à cette chambre, et qui a essayé d’encourager l’excitation qui a été soulevée l’année dernière dans la province d’Ontario et dans les autres provinces. Il est vrai que les assertions ont été formulées, mais elles n’ont pas été prouvées. Ces honorables députés ne nous ont pas seulement accusés de nous coaliser dans cette chambre, mais ils ont affirmé dans leurs discours que nous voulions former une coalition de toute la population française du pays. Je prétends que ces messieurs ne pèsent pas l’effet que peuvent produire leurs discours, ils n’examinent pas l’influence que peuvent avoir leurs appels à leur propre population. Ils disent qu’il est mal de former ces coalitions, qu’il est injuste qu’une race s’unisse contre l’autre; mais s’ils examinaient l’effet de leurs discours ils verraient qu’ils tendent à unir ne partie de la population appartenant à la majorité contre la minorité française. Nous n’avons pas besoin de chercher bien loin pour trouver un exemple de ce genre d’appel. Je citerai une partie du discours prononcé le 12 juillet dernier, je crois, par l’hon. député de Norfolk-nord. S’adressant aux orangistes, il leur dit, entre autres choses : Faites en sorte que votre mission comme ordre ait un but plus élevé que de garder certains hommes au pouvoir, et quand M. Bowell et sir Hector Langevin seront disparus, étudiez la situation et soyez sur vos gardes, car le résultat final ne sera pas attribué à l’ordre des orangistes. Cela est un appel puissant au peuple de former une coalition en opposition aux Canadiens-Français, car il prend la peine de faire observer que si le ministre des douanes et le ministre des travaux publics ont une communauté de sentiments et une communauté d’intérêts dans ce pays suffisantes pour les engager à travailler politiquement ensemble dans l’intérêt du Canada, c’est au fait contre lequel il met le peuple en garde; il lui dit que cela est préjudiciable aux Anglais du pays, que c’est nuisible à la population de langue anglaise; que c’est un danger quand les Canadiens-Français s’unissent dans le gouvernement à des Canadiens-Anglais. Quelle autre conclusion peut-on tirer de ce langage? Quel autre préjudice a-t-il en vue, quand il signale le fait que le ministre des douanes et le ministre des travaux publics forment partie du même cabinet? Il continue :– La question est importante; notre ennemi est vigilant, résolu et peu scrupuleux. Maintenant, que signifie tout cela? Si nous tenions un pareil langage dans une assemblée composée de Canadiens-Français, et si nous leur disions : « la question est importante, notre ennemie, » la population anglaise « est résolue et peu scrupuleuse, » ne serions-nous pas accusés de tenir un langage incendiaire, et de chercher à soulever les préjugés de nos compatriotes? Ne serions-nous pas accusés de chercher à rallier le peuple de notre nationalité, dans le but de résister au peuple d’une autre nationalité? C’est ce dont nous serions accusés et, je crois, avec raison. Et si ces députés disent cela, allons-nous trop loin en les accusant d’être animés de ces motifs, en leur disant que, par leur langage, ils cherchent à former une coalition de la population anglaise contre la population française? Permettez-moi de déclarer que je n’approuve pas tout ce que j’ai lu comme ayant été dit dans la province de Québec, par certains messieurs qui sont désignés sous le nom de « nationaux »; je n’approuve pas tout ce que j’ai lu dans les journaux de cette province, relativement à la nationalité française, quand ils sont allés jusqu’au point d’exprimer le désir de voir se fonder sur les rives du Saint-Laurent, une nationalité française distincte de la nationalité anglaise. Je n’approuve pas ces paroles; mais je ferai observer aux honorables députés qui favorisent ce bill et à l’honorable député de Norfolk-nord, qui sympathise avec eux, qu’il y a une différence entre leurs discours et ceux prononcés dans la province de Québec, par ces hommes publics auxquels j’ai fait allusion. Ces derniers et ceux qui ont traité cette question dans cette chambre, ont parlé de leur propre défense, autant que j’ai pu en juger en les lisant. Le thème de leurs discours était ceci : Si la population anglaise nous attaque, nous sommes prêts à lui résister; si elle attaque notre langue, nous sommes prêts à nous défendre; si elle attaque notre système scolaire, nous sommes prêts à lui résister; si elle attaque notre religion, nous sommes prêts à nous défendre. Mais ils n’ont jamais été jusqu’à dire : nous devons aller à Ontario et enlever à la population anglaise les droits et privilèges dont elle jouit. Leurs discours, autant que j’ai pu en juger, ont toujours été en réponse aux attaques dirigées contre ceux par ceux qui parlaient dans la province d’Ontario. Mais les discours des députés qui appuient ce bill, n’ont pas été prononcés pour les défendre. Loin de là, l’honorable député de Simcoe-nord et ses amis ont parlé sur un ton provocant, de même que le préambule du bill de mon honorable ami est provocant. Il est inutile que je cite des extraits des discours de l’honorable député car ils sont encore présents à la mémoire des membres de cette chambre. Je me contenterai, pour appuyer ce que je dis, de lire le préambule du bill : Considérant qu’il est opportun, dans l’intérêt de la bonne entente nationale en Canada, qu’il y ait communauté de langage parmi la population du pays, et que la disposition de l’Acte des territoires du Nord-Ouest qui autorise l’usage de la langue française en soit retranchée. N’est-ce pas là une attaque contre les droits qui ont été garantis aux Canadiens-Français de la province de Québec, en premier lieu par les traités, et ensuite, par l’acte de la confédération, et d’une telle manière que même la législation de cette chambre ne peut pas les atteindre? En présence d’une telle attaque, et quand elle est appuyée par un discours violent, est-il surprenant que les députés canadiens-français de la province de Québec disent, en réponse, que si une tentative est faite pour abolir l’usage de la langue française dans les territoires du Nord-Ouest, nous nous y opposerons de toutes nos forces? La position prise par eu ne peut pas être blâmée, indépendamment des points que j’ai signalés. Bon nombre de députés ne paraissent pas vouloir aller aussi loin, et ils disent qu’ils ne désirent pas empiéter sur des droits acquis. Ce n’est pas la position qu’a prise l’honorable député de Simcoe-nord (M. McCarthy) en soumettant son bill. Il a l’intention d’empiéter sur les droits acquis; il enfonce ce premier coin et il se propose ensuite de s’attaquer aux écoles séparées, e à l’usage de la langue française dans la province de Québec, si nous devons en croire les discours qu’il a prononcés dans cette chambre et ailleurs. D’autres députés disent, cependant, qu’ils ne veulent pas aller jusque là. L’hon. député de Norfolk-nord (M. Charlton) ne veut pas aller aussi loin mais là où les Français sont faibles, comme dans les territoires du Nord-Ouest, il se propose de les attaquer et d’accomplir le but qu’il a en vue. Mais il ne devrait pas oublier qu’une injustice faite à un est une menace pour tous. Si c’est une injustice pour dix ou cinquante personnes, c’est une menace contre un plus grand nombre. Avec cette conviction, je considère qu’il n’est pas opportun, aujourd’hui, de donner une opinion sur cette question, et je prétends que le temps n’est pas arrivé de la soulever, et je suis disposé à voter, si une résolution meilleure n’est pas soumise, en faveur du sous-amendement, et je voterai carrément contre le bill. Je ne suis pas prêt à voter en faveur de l’amendement soumis par l’honorable député d’Assiniboïa (M. Davin), parce que, suivant moi, il n’est pas celui qui convient. Nous ne devrions pas laisser au peuple, le droit de régler cette question, mais nous devrions ne pas nous départir de ce pouvoir, et quand il sera opportun de légiférer, nous dirons, parlant pour tout le Canada, ce que nous croirons juste pour le Nord-Ouest et les provinces qui y seront érigées, et nous examinerons les besoins, la population, et les différentes nationalités de ce pays-là, et nous adopterons des lois dans l’intérêt de tous. Croyant que cette politique est la plus sage, je ne voterai ni en faveur du bill, ni en faveur de l’amendement soumis par l’honorable député d’Assiniboïa.