Le système d'enseignement dans nos écoles et les besoins des élèves Acadiens-français

Année
1900
Mois
12
Jour
12
Titre de l'article
Le système d'enseignement dans nos écoles et les besoins des élèves Acadiens-français
Auteur
P. P. Morais
Page(s)
3
Type d'article
Langue
Contenu de l'article
Le système d’enseignment dans nos écoles, Et les besoins des élèves Acadiens-français CONFÉRENCE DONNÉE PAR M. P. P. MORAIS, INSTITUTEUR, A L’INSTITUT TENU A BATHURST, LE 12 OCT. 1900. (Suite) Il est important pour l’instituteur de cultiver chez l’élève le goût de la lecture dès son début à l’école. Le maître qui a réussi à développer chez l’enfant l’amour des livres, a placé entre ses mains une source de profit et de bonheur incalculable. Il lui a donné le moyen de converser avec les grands et les sages, d’apprécier tout ce qu’il y a de grand et de noble chez les autres. Son esprit devient peu à peu un trésor où l’on trouve en proportion raisonnée, le vrai, le pur, le bon et le beau formant un tout harmonieux. L’esprit et le cœur deviennent une mine de vérité, de droiture d’amour au milieu desquels il vit. Or, avec la méthode suivie jusqu’à présent, cela est pour ainsi dire impossible. On refuse à l’élève français cette source de joie. Tandis que l’élève anglais fortifie et enrichit son esprit par une lecture saine et sérieuse, le français végète au milieu de l’inconnu, se décourage, et finit par tenir l’école en aversion. Il n’est donc pas étonnant de constater que cet enfant sorti de l’école à l’âge de douze ou quinze ans, s’élance dans la lutte pour la vie mal préparé, apportant dans son cœur un cruel souvenir du temps qu’il a passé sur les bancs de l’école, n’ayant aucun goût pour l’étude, n’y ayant trouvé qu’une amère déception. Les lumières à recevoir se sont dispersées, perdues dans l’opacité de deux langues mal sues; et ainsi durant dix années ou plus -- qui auraient dû être les plus utiles de sa vie -- il a végété dans les ténèbres les plus obscures, pour n’avoir pas d’abord jeté des bases suffisamment solides dans sa langue maternelle, et ainsi préparé son esprit à l’étude plus ardue de l’anglais. Il ne pouvait se former une juste idée des leçons qu’on lui enseignait. Il ne pouvait pas, non plus s’y intéresser, tout pour lui était étranger. De là l’indifférence, le dégoût pour l’étude. Voyez-le à sa sortie de l’école, la lecture n’a aucun attrait pour lui, et après quelques années, tout ce qu’il a pû apprendre à l’école est oublié. Il n’en peut être autrement. Son esprit n’a pas été développé, mais bourré de faits et de récits dont l’impression n’a été qu’éphémère. Il a été porté à croire qu’à l’école l’étude est un devoir nécessaire, mais fort désagréable, qu’on le fait pour obéir à un commandement plutôt que pour son utilité et profit personnel. Le voilà maintenant jeune homme, prêt à livrer le combat de la vie; mais hélas, est-il armé des armes nécessaires pour lutter avec ses confrères anglais qui ont été plus chanceux que lui? Non. Il a été mal préparé, mal outillé et les conséquences lui seront fatales. Cette question est de la plus haute importance, et demande une attention toute particulière de la part des instituteurs français qui tiennent entre leurs mains l’avenir de notre jeunesse acadienne. L’expérience est là pour nous prouver que les Acadiens n’apprendront l’anglais -- ce qui les mettra sur un pied d’égalité avec les autres nationalités de ce pays -- que par l’intermédiaire de leur connaissance du français; et c’est la seule solution que l’on puisse donner à la question. C’est tout naturel et selon le principe pédagogique qui exige que l’on procède du connu à l’inconnu, qu’on enseigne l’inconnu au moyeu du connu. N’allons pas troubler cette jeune intelligence avec tant de diversité. Une difficulté à la fois est suffisante. Il y aurait donc beaucoup à gagner pour l’élève Acadien de consacrer plus de temps à l’étude du français -- deux ans par exemple, c’est-à-dire, jusqu’à ce qu’il ait passé le deuxième grade -- avant d’entreprendre l’étude de l’anglais. D’abord, n’ayant qu’une langue à apprendre, il avancera par conséquent, deux fois plus rapidement que s’il en avait deux à étudier. En second lieu, après deux ans employés à l’étude du français, années qui auront été pour lui marquées au coin du progrès, il pourra apprendre l’anglais plus rapidement, et avec beaucoup plus de facilité que s’il avait commencé à étudier les deux langues en même temps. Dans l’enseignement comme ailleurs, il faut un capital à exploiter, une base sur laquelle bâtir; et pour l’instituteur français, cette base, ce capital, c’est la connaissance du français, que possède l’enfant en arrivant à l’école. Ce doit être le point de départ. A suivre.